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La Mariée, Marc Chagall, 1950Aujourd’hui, sur sa longue route vers le Yiddishland, Elonele est un peu triste. Mais comme toujours en pareille situation, pour égayer son blues, il y ajoute plein de notes colorées. Alors, excusez-le s’il veut voir la paracha de la semaine autrement, comme une ode à la vie !

Il marche drôlement vite, aujourd’hui, Elonele. Comme s’il croyait qu’il allait atteindre ainsi son Yiddishland ! En vérité, il sait que la route sera longue. Mais il a accéléré le pas parce qu’on le sent préoccupé. Pour un peu, il se mettrait à courir pour abandonner son âme en chemin. Ce qui ne serait pas bien courageux. Non, cela ne ressemble pas à Elonele, une telle chose. Il s’assoit donc, adossé à un arbre. Elonele laisse maintenant la paix l’envahir. Il se met bientôt à rêver…
Et alors, le gris s’efface. Les bleus à l’âme tournent au rose. Lui revient une chanson, un petit air joyeux, une zinglid sur une cousine belle comme l’or, la cousine verte (rapport à sa carte verte de migrante aux USA). Di grine kuzine, avec ses joues rouges comme des oranges, « des petits pieds qui ne demandaient qu’à danser », comme le dit la chanson.
Oui, mais la verte s’est trouvé un « boy », raconte la même chanson. Elle s’est fait plumer. Elonele sourit en repensant à la fin de cette fabulette. Quand il demande à sa cousine « que deviens-tu la verte ? », elle lui répond, la mine triste : « Que la peste soit du pays qui a découvert Colomb ! » (Aza mazl of Kolombuses medine !)…
En cette semaine d’élections américaines, cette chanson va maintenant jusqu’à faire rire les rêves colorés d’Elonele. Dans ses rêves, justement, il voit maintenant la carte verte de la cousine en question, ses joues rouges comme des oranges, ses bleus à l’âme… tout cela se mélanger en une valse de couleurs.
Dans cette frénésie infinie, dans cette folie, Elonele rêve de la vie. La paracha de la semaine (1) tourbillonne dans ce festival de couleurs. Dans cette paracha, elle était si présente la vie, avec ses grandes douleurs et ses petites folies. La mort de Sara à 127 ans et son enterrement ; l’union de Rébecca avec Isaac (et bientôt la naissance des jumeaux Esaü et Jacob) ; le remariage d’Abraham avec Ketoura ; leurs six enfants, leurs sept petits-enfants ; la mort d’Abraham à 175 ans ; les douze enfants d’Ismaël, puis le décès d’Ismaël à 137 ans… Trois morts, deux mariages et combien de naissances ? Dix-huit, vingt-huit même si on va jusqu’au bout des générations qui nous sont ici contées…
« Des morts, des mariages et plein de petites vies naissantes », se met maintenant à crier le rêve d’Elonele, en dansant, en sautillant comme sa Grine Kuzine, « qui ne marchait pas, mais sautillait » (Nisht geredt hot zi, nor gezungen !). Dans ce songe, les couleurs se mélangent désormais autour de la verte cousine d’Amérique et tournent autour d’elle comme des musiciens autour d’une mariée, sur le tableau de Marc Chagall.
Un doux parfum de pain réveille soudain Elonele. Dans cette odeur du hallot tout chaud qui lui caresse les narines, il entreverrait presque les lumières de Shabbat. « A gut Shabbes mayn Kuzine »… et Shabbat shalom à toutes les couleurs de la terre ! Et voici comment, aujourd’hui, Elonele a sauté par-dessus une vieille barrière bleue délavée pour atterrir dans un champ inondé de fleurs, de toutes les couleurs.

(1) ‘Hayé Sara. Gen. 23,1 à 25,18.

 

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