Mots-clefs

, , , ,

Getting Courage, Debbie Gonville Miller (http://debbiemillerpainting.blogspot.fr/)

En entrant dans un village, sur sa longue route vers le Yiddishland, Elonele croise un torrent de gamins dévalant la grande rue enneigée, des kinderlech comme une volée de moineaux. Belle image pour un nouvel Haiddish, songe-t-il aussitôt.

Elonele a deux faces. Face A, il rit, il parle, il rit encore, il aime le voyage, le tumulte caféiné du quotidien, il parle et rit toujours, il lit beaucoup et aime les mots-confiture qui débordent des phrases, dégoulinent des livres ; il est aussi attentionné qu’une exubérante mamele. Face B, il aime la solitude, la simplicité d’un silence dépouillé de tout, la nature toute nue, penser, regarder, réduire l’essentiel à son essence la plus concentrée, lire encore mais aussi des mots justes, le verbe minimal, pleinement nu, sans fioriture. On ne peut pas faire plus contradictoire qu’Elonele.
Alors, en voyant dévaler tous ces gamins, il a envie de courir avec eux, d’exulter et d’imaginer un tas de bêtises, comme dessiner dans la neige en faisant pipi. Tiens ! Cela lui fait penser à ces mots de Božena Němcová : « Si l’on veut s’approcher des enfants, il faut parfois devenir enfant soi-même » (1). Voilà pour la face A.
Face B, il pense aussitôt à ce haïku d’Issa :

La neige fondant
Le village s’emplit d’une
Ribambelle d’enfants

C’est drôle comme ce torrent de vie qui renaît après la neige, l’inspire, lui aussi. Elonele a même compté la ribambelle d’enfants nés dans la paracha de la semaine (2). Il a eu beau demander à des personnes rencontrées sur sa route combien elles en avaient dénombrés… aucune n’était d’accord. Cette perception subjective l’a toujours fasciné.
Face A, il voudrait faire du bruit, là, maintenant, être déjà rendu aux franges du printemps, à la fonte des neiges pour faire tourner la crécelle de Pourim. Face B, il voudrait se blottir dans son cocon. Et, dans les silences vaporeux de son thé-d’hiver, respirer ses souvenirs : revoir une dernière fois le regard de cette maman laissant son garçon quitter le nid. Face A, il la voit comblée d’espoir pour lui. Face B, il la sait seule au monde à cet instant. « Être vieux est merveilleux, si seulement on n’oublie pas ce que signifie commencer », écrivait Theodor Herzl (3).
En croisant l’envol de ces enfants, dévalant la colonne vertébrale du village, oui, Elonele le tient, son nouvel Haiddish :

Gourmand, nasher, quitte le nid et croque ta jeune vie !
Passent les saisons, les migrations des grues cendrées
Mamele oublie le tic-tac du temps, quand tu es là
Dans les cendres de l’hiver, n’oublie pas le bois vert

———

Tenth Haiddish (haïku in a yiddish way)

Eager, nasher, leave your nest and crunch your young life !
As the seasons go by, common cranes’ migrations
Mamele forgets the ticking sound of time, when you are by her side
In the ashes of winter, don’t forget green wood

(1) La Grand-Mère, de Božena Němcová (1855).
(2) ‘Hayé Sara. Gen. 23,1 à 25,18.
(3) Terre ancienne, terre nouvelle (1931), de Theodor Herzl.

Publicités