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Chagall

Elonele s’est assis longtemps, trop longtemps, et a fini par s’ennuyer à trop regarder son âme. Alors il a repris sa marche en avant vers le Yiddishland, vers sa postérité, son zoymen.

Cette idée a fait ressurgir en lui cette blague de Groucho Marx : « Pourquoi devrais-je me soucier de la postérité ? Est-ce que la postérité a jamais fait quelque chose pour moi ? » Elonele s’est mis à rire, sous les étoiles, de l’un de ces rires de bonheur qui font écho jusque dans les cavernes les plus profondes de l’âme.
La paracha de la semaine (1) l’a convaincu de reprendre son chemin. Il aurait pu se bercer d’une tendre nostalgie, en songeant que cette paracha a enfanté de dix-huit naissances. « Oy vey, benkshaft, oy vey », commença-t-il à se lamenter…

Mais Elonele reprit de plus belle sa marche en avant. Il avait déjà réfléchi à cette paracha, pensé à Isaac, le héros oublié. Cette fois, il songea à la postérité. Il entendit presque l’un des deux anges confier à Loth, dans sa fuite : « Songe à sauver ta vie; ne regarde pas en arrière » (2) Elonele trembla en imaginant la femme de Loth transformée en statue de sel parce que, justement, elle osa regarder en arrière (3).
En admirant les étoiles, en route à nouveau vers son Yiddishland, Elonele se souvint de la promesse que prononça l’Eternel à Abraham pour interrompre le sacrifice d’Isaac. « Je multiplierai ta race comme les étoiles du ciel et comme le sable du rivage de la mer et ta postérité conquerra les portes de ses ennemis. Et toutes les nations de la terre s’estimeront heureuses par ta postérité, en récompense de ce que tu as obéi à ma voix. » (4)
Elonele retrouva son sourire d’enfant. Il se prit un instant pour Gimpel le naïf. « Si vous n’êtes pas heureux, comportez-vous comme si vous l’étiez. Le bonheur viendra plus tard », chuchota-t-il (5). « Regarder devant, je veux bien, mais le passé ? Doit-on faire table rase du passé ? », s’interrogea le marcheur béat sous la voûte céleste. « L’historien est un prophète qui regarde en arrière » (6), se répondit-il, en souriant. Oui, mais, se reprit-il : « La vie éternelle n’est pas une autre vie, mais, précisément, la vie que tu vis » (7).
Voilà donc l’idée qu’Elonele se faisait de la postérité. Il osa résister encore un frêle instant : « Et tous ces grains de sables du passé ? » Sa douce voix intérieure lui objecta que « la petite insatisfaction que ressent un artiste quand il achève une œuvre, forme le germe d’un nouveau travail » (8). « Et si mon nouveau travail consistait à rendre chaque minute heureuse ? », conclut-il. Oui, décidément, Elonele avait repris sa quête du Yiddishland avec un bonheur nouveau.

(1)  Genèse, Vayera. 18,1 à 22,24.
(2)  Genèse, 19,17.
(3)  Genèse, 19,26.
(4)  Genèse, 22-17 et 22-18.
(5)  Isaac Bashevis Singer, « Gimpel le naïf » (Folio-Gallimard- Juillet 2007)
(6)  Mots d’Heinrich Heine (1797-1856)
(7)  Mots de Friedrich Nietzsche (1844-1900).
(8)  Mots de Berthold Auerbach (1812-1882).

 

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