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Jamie Beck cinemagraphs - The Barber

En  plein repos sur sa route vers le Yiddishland, Elonele se pose aujourd’hui (10/11/12 !) une question bien légère : aura-t-il, au bout du chemin, une vraie barbe de rebbe ou cèdera-t-il aux spirales de l’enseigne d’un barbier ? Il éclate de rire en songeant à ce pauvre sherer : Alter, le barbier qui devint paysan.

Aujourd’hui, Elonele observe un repos bien mérité. « Oy, ce que ma barbe me pique ; oy ce que ma barbe me pique », se plaint-il. Devra-t-il faire halte chez un barbier pour soulager cette allergie, après s’être posé mille questions sur le port de la barbe ?
Aussitôt, il pense à ce pauvre vieux barbier Alter. C’est une histoire aussi loufoque que Le Nazi et le Barbier (1), mais certainement pas aussi profonde que le discours final du barbier juif dans Le Dictateur (2).
Le barbier Alter vivait à la ville avec sa femme et ses trois filles. Un soir, il rentra encore shiker, – si ivre et imbibé comme une éponge –. C’en fut trop pour son épouse Zelde. Elle le quitta. Notre figaro ne la revit plus jamais. La rumeur prétendit qu’elle en profita pour rejoindre ce shed, Lév, tombeur de ces dames.
Toujours est-il que face à ce déshonneur, le barbier se fit une double promesse. « Voilà mayn tsuzog : je veillerai sur mes trois filles comme sur mon rasoir coupe-chou en or et jamais plus je ne boirai ». Même jusque sous son tales, il entendait les moqueries. Alors il décida de s’installer, avec ses trois filles, dans un shtetl, loin, bien loin de la ville. Un shtetl au hasard…
Comme le hasard fait parfois bien les choses, il n’y avait pas un seul barbier dans ce bourg miséreux, donc pas de concurrence. « Oy, ce que j’ai soif; oy ce que j’ai soif», geignait souvent Alter. Mais il tint bon et trouva l’énergie d’ouvrir son commerce. Au moins pour pouvoir nourrir ses trois grandes filles.
Sa boutique suscita une curiosité certaine. Comme le voulait la coutume de ce shtetl, aucun homme ne se rasait la barbe, ici bas. Mais c’est oublier un point important, à ce moment du récit. Les trois filles du sherer Alter étaient belles et fraîches comme les clochettes d’un bouquet de muguet. Un beau jour, donc, un homme poussa la porte du barbier. Puis le jour suivant, deux autres hommes; le surlendemain trois clients, et ainsi de suite. La beauté des filles du barbier se répandit dans le shtetl comme une traînée de poudre. Tant et si bien qu’au bout de trois semaines, en dehors du vieux rebbe, tous les villageois étaient rasés de près et Alter, heureux de sa bonne fortune. La barbe avait disparu du shtetl.
Quand le rebbe entra à son tour chez le barbier, toute la population resta médusée et se rassembla devant la vieille échoppe pour découvrir quelle tête aurait leur rebbe. D’aussi loin que remontait la mémoire de chaque villageois, personne n’avait vu le rebbe sans sa barbe. Il est même né avec, assura une vielle bobe malicieuse. Quand la porte s’ouvrit enfin, trois heures plus tard, le rebbe portait toujours la barbe !
On n’a jamais su ce que les deux hommes se sont dit ce jours-là. En tout cas, Alter devint un remarquable paysan. Un poyer qui coupait les cheveux des poireaux et les fanes de carottes mieux que personne, assurément ! Son rasoir coupe-chou n’avait jamais si bien porté son nom. Les barbes du shtetl, elles, repoussèrent dru.
Les années défilèrent. Ses trois filles étaient déjà passées sous la khupe et Alter rêvait toujours que le shtetl fût un peu moins pauvre pour s’acheter des moutons. « « Oy, ce que je voudrais me servir de mes ciseaux; oy ce que je voudrais me servir de mes ciseaux ». Alors il quitta le shtetl pour retourner là où il était né. Il devint le tailleur le plus réputé de la ville. Longtemps après cette longue discussion secrète avec le Rebbe, Alter dut bien reconnaître que le vieux sage avait eu raison : plus jamais Alter ne pensa à boire.
Elonele aime s’inventer ce genre d’histoire qui lui inspire un nouvel Haiddish :

Le sage rit dans sa barbe, rit encore quand elle devient blanche
Ne jamais plus revoir le 10/11/12, sauf dans cent ans
Aux rumeurs, il coupe court et boit la vie avec envie

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Eleventh Haiddish (haiku in a yiddish way)

The wise man is laughing in his beard, still laughing when it turns white
Never see the 10th of november 12 (10/11/12) again, except in a hundred years
He undercuts the rumours, and drinking life with envy

(1) Le Nazi et le Barbier, d’Edgar Hilsenrath (Fayard, 1974 ; réédité chez Attila,  2010).
(2) Le Dictateur, de Charlie Chaplin (1940).

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