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Shaloman

Non, Elonele n’a pas succombé à je-ne-sais quel narcissisme. Ce n’est ni en se regardant le nombril, ni en s’abîmant dans son surmoi, encore moins dans un élan égocentrique incontrôlé qu’il se pose la douloureuse question : a-t-il l’âme d’un héros ?

Dans cette nouvelle étape vers le Yiddisland, tout a commencé par un attroupement. Elonele traversait un village quand, auprès d’un pont, il fut happé par tout le fracas d’une panique générale. Un homme venait de se jeter à l’eau pour sauver un enfant. Une chance : il avait vu le landau dévaler la pente de la rue principale, avant d’entendre les cris d’effroi de la mère du nourrisson. En une seconde d’inattention, cette désespérée venait de laisser échapper ce qu’elle avait de plus cher au monde.
Quand l’homme sortit de l’eau gelée, le chérubin dans les bras, la foule de témoins et de curieux retint son souffle. Puis tout s’accéléra quand on réalisa que le bébé était vivant mais que son hypothermie nécessitait une prise en charge des plus rapides.
Elonele suivit du regard l’homme trempé qui se retira discrètement de tout ce tumulte. « Un vrai héros, jugea Elonele, avec toute l’humilité qui l’accompagne.»
« Et moi, se demanda notre homme en route vers le Yiddishland, suis-je un héros ? Ai-je l’âme d’un héros ? »
Il prit le temps de considérer la question. D’abord avec un poncif : « Qui peut bien savoir s’il sautera dans l’eau tant qu’il n’a pas été confronté à une telle situation !» Heureusement, Elonele poussa un peu plus loin la réflexion. « Il n’y a pas que cette sorte de héros qui agit selon le contexte », acquiesça-t-il en se souvenant néanmoins des mots de Bergson sur « l’héroïsme qui sommeille en chacun de nous » et que « l’émotion » réveille.
« Au-delà de ce héros lié aux circonstances, de grands héros immortels, des aventuriers ou des héros qui agissent gratuitement pour le bien commun, et même le héros du quotidien sont autant d’exemples différents », médita Elonele, s’attardant sur celui qui œuvre chaque jour pour l’autre, modestement, et sans rien attendre forcément en retour. Il songea à la philosophe Simone Weil. Elle consacra de bonnes parties de ses revenus à des nécessiteux et considérait que… « toute forme de récompense constitue une dégradation d’énergie » (1). Le visage d’Elonele s’illumina. « Le héros est celui qui aide, voilà pourquoi les deux mots sont si proches en yiddish ! » (2).
L’enfant sauvé des eaux lui fit forcément penser à la prochaine paracha sur Moïse (3). D’ailleurs, reconnut Elonele, le petit Moïse avait déjà tout du héros lorsqu’il a été sauvé d’abord de la mort promise par Pharaon à tous les garçons nouveaux nés hébreux, puis du fleuve. « L’acte héroïque prend d’abord racine dans une victoire sur soi-même », opine Elonele.
Voilà ce qui nous différencie, une nouvelle fois, du monde animal. Tout comme le fait de se projeter, ce futur incarné dans la paracha par les mots divins « Je serai ce que je serai ». Car, selon Elonele, le héros du quotidien – celui qu’il préfère – est finalement l’inverse de l’impulsif qui se jette à l’eau et n’agit que par sa passion. Tout au fond de sa mémoire, il retrouve ces mots du Rabbi Shimon ben Zoma, dans la Mishna :

Qui mérite le nom de sage ?
Celui qui trouve quelque chose à apprendre de chaque homme.
Qui mérite le nom de héros ?
Celui qui dompte ses passions.
Qui mérite le nom de riche ?
Celui qui est satisfait de son sort.
Qui jouit du respect ?
Celui qui témoigne considération envers les créatures de Dieu.

En repensant à Simone Weil, Elonele songea à toutes ces femmes héroïnes oubliées, effacées devant cet héroïsme masculin toujours érigé, phallique. Une « heldin » efficace ici, une « heldin » discrète, là, comme autant de délicates attentions qui changent la nature du quotidien et même toute une vie !
« Mettons-nous à la place de Yokheved, la mère de Moïse, qui abandonne son enfant à la destinée d’un fleuve pour lui épargner la condamnation à mort de Pharaon. Quelle mère aurait l’atroce courage d’un tel acte ? », se demanda Elonele. Et que dire de Chifra et Poûa, les sages-femmes hébreues, qui tinrent tête à Pharaon en épargnant les garçons ? (4)
Alors que tous les curieux étaient déjà rentrés dans leurs pénates et qu’un médecin venait de déclarer hors de danger l’enfant sauvé des eaux froides, en s’éloignant du village Elonele se surprit à réfléchir encore un long moment sur ces héros si discrets. « Suis-je un héros ? Mon âme est-elle celle d’un héros », se demanda-t-il encore. Lui revinrent alors ces mots de Brecht : « Malheureux le peuple qui a besoin de héros » (5). Ce soir-là, sur sa longue route vers le Yiddishland, on entendit longtemps la plainte d’Elonele : « Oy vey, ce que j’ai mal à la tête ; oy vey, ce que j’ai mal à la tête… »

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(1) Dans La pesanteur et la grâce (1940-1942), de Simone Weil.
(2) Yiddish : Held (héros) / Helfn (aider).
(3) Chemot, Exode 1,1 à 5,23.
(4) Chemot, Exode 1, versets 15 à 20.
(5) Dans Galileo-Galilei (1938), de Bertolt Brecht.

 

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