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Moïse sauvé des eaux, d'après une gravue de Gustave Doré

Accroupi au bord d’un ruisseau, Elonele a vu la fragilité du monde se refléter dans sa drôle de petite étape. C’est qu’on en voit, des choses, sur l’onde limpide de cette eau fraîche…

Elonele ne croyait pas avoir une vue aussi perçante. Attiré par cette petite tache verte flottant sur le ruisseau après duquel notre marcheur a décidé de prendre une pause, son regard a perçu immédiatement qu’il s’agissait d’une feuille de menthe. Possible qu’elle ait été arrachée par l’orage, spécula Elonele qui, sur sa longue route vers le Yiddishland, venait de se prendre un incroyable déluge sur la tête. Pour tout dire, il était trempé jusqu’aux os. Et lui, pourtant d’humeur souvent joviale, riait jaune cette fois. « Lakhn mit yashtsherkes » (1), songea-t-il avec le sourire, en imaginant la tête du lézard en question.
Du lézard mangeur d’insectes à une toute petite fourmi, la transition est d’ailleurs toute trouvée puisque, aussi incroyable que cela puisse paraître, sur la feuille de menthe dérivant au gré des caprices de ce ruisseau, Elonele perçut une minuscule tache noire. Laquelle s’avéra effectivement être une fourmi. Avec une branche, il attira vers lui le frêle esquif en prenant soin de ne pas faire chavirer cette mini-passagère. « Oui, inimaginable, c’est bien une fourmi sur une feuille de menthe !», s’extasia Elonele. « A murashke aoyf a bletl fun minz », se répéta-t-il.
« Quelle probabilité de trouver une fourmi sur une feuille de menthe, alors que ce répulsif fait fuir d’ordinaire ses congénères ? », s’amusa Elonele en imaginant le sauve-qui-peut de l’insecte, sous l’orage, quelques minutes plus tôt. « Qu’importe le bois dont est fait le radeau de la méduse s’il s’agit de sauver sa peau, médita Elonele. La survie se passe bien du luxe. »
Au fil de ses pensées comme au fil tranquille de cette onde fraîche du ruisseau, Elonele a imaginé un moment Moïse, flottant sur la rivière, dans son berceau. Un minuscule enfant tout fragile dont on ne se doutait pas encore qu’il allait devenir le sauveur. « Si ce petit homme de la seconde génération des hébreux nés en Égypte, issu de la famille Lévi qu’engendra Jacob, n’avait pas été sauvé des eaux par Bithiah, la fille de Pharaon, que serait-il advenu du peuple juif ? », s’interrogea Elonele, devisant sur la relativité de nos existences.
En regardant cette fourmi sur sa feuille de menthe, il songea à Moïse. Pas seulement. Dans la paracha qui ouvre le grande livre de Chemot (2) il avait bien lu que Yokheved enduisit de bitume et de poix le berceau de son fils Moïse (3). Elonele fit bien sûr le rapprochement avec le déluge, en se souvenant de l’injonction divine à Noé : enduire de poix l’arche de bois de gôfèr (4). « Noé et Moïse étaient donc bien dans la même galère », se permit Elonele, en nous imaginant, nous, tous les terriens, dérivant sur notre planète devenue folle. « Les hommes sont comme une fourmi sur une feuille de menthe. Oui, azoy a murashke aoyf a bletl fun minz », reprit-il.
Sur l’eau, le reflet de cette feuille fragile lui fit aussi penser au reflet du nom de Moïse, dont l’anagramme veut dire « Le nom », troublante référence à ce second livre de la bible (5). Elonele aime toujours faire des rapprochements, comme ces maîtres du Zohar qui nous enseignent que le « nom » a, en hébreu, la même valeur numérique que le « livre » (6).
A présent, là, devant nous, en imaginant Moïse s’asseyant près d’un puits, dans le pays de Madiann – ce qui le conduira vers Séphora – Elonele repense, nostagique, à la rencontre entre Jacob et Rachel, la bergère, exactement dans les mêmes circonstances (7).
« C’est donc cela, ce berceau de Moïse qui flotte comme l’Arche de Noé ! La source du monde. La voici donc cette intarissable source de la vie qui nous replonge dans les puits de Rachel et Séphora ! Cette source qui vient de pousser vers moi une feuille de menthe avec, dessus, cette minuscule fourmi», se surprend maintenant à lâcher à voix haute Elonele.
La feuille de menthe touche enfin la berge et Elonele savoure la fragilité de ce petit bonheur. La fourmi est saine et sauve et se fraye un chemin entre les brins d’herbe. Elonele imagine cette survivante fonder à son tour sa famille, après avoir rencontré d’autres fourmis au terme de son fol exode. « Comme nous somme fragiles ! Fragiles comme une fourmi sur une feuille de menthe. Azoy a murashke aoyf a bletl fun minz », répète Elonele. Pareils à l’éclair de l’orage de tout à l’heure, lui reviennent alors les mots d’Etkar Keret (8) : « Notre fragilité est ce qui nous rend uniques ».
Comment Elonele aurait-il alors pu échapper à une telle source d’inspiration pour composer ce nouvel haiddish ?

Une fourmi flotte sur une feuille de menthe
L’arche de Moïse aussi est enduite de poix
La vie, fragile, nous fait rire avec des lézards
Lakhn mit yashtsherkes

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Sixteenth Haiddish (haiku in a yiddish way)

An ant floats on a mint leaf
The Moses’Ark, also, is pitch-coated
Life, fragile, makes us laugh with lizards (9)
Laken mit yashtsherkes

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(1) « Laken mit yashtsherkes », littéralement « rire avec des lézards », veut dire « rire jaune » en yiddish.
(2) Chemot. Exode 1,1 à 5,23.
(3) Chemot. Exode 2,3 : « Ne pouvant le cacher plus longtemps, elle lui prépara un berceau de jonc qu’elle enduisit de bitume et de poix, elle y plaça l’enfant et le déposa dans les roseaux sur la rive du fleuve. »
(4) Noa’h. Genèse, 6,14 : « Fais-toi une arche de bois de gôfèr; tu distribueras cette arche en cellules, et tu l’enduiras, en dedans et en dehors, de poix. »
(5) « Les noms » (Chemot) – titre de cette paracha qui ouvre le second sefer de la Torah, vient de « shem » (nom) : et si le mot Moïse se reflétant dans l’eau, nous donne « nom », c’est tout simplement parce qu’en hébreu « משה » (Moïse, Moche) est l’anagramme de « משה » (HaShem, « le Nom »).
(6) Nom (shem, שם) est composé des lettres Chine (300) et Mèm (40), soit la même valeur (340) que le livre (sefer, ספר), composé des lettres Samekh (60) Pé (80) et Resh (200). Ce que nous rappelle Marc-Alain Ouaknin, rabbin, docteur en philosophie et professeur des universités (Bar-Ilan), dans sa brillante explication de la paracha Chemot sur Akadem (lien ici)
(7) Paracha Vayetste. Genèse, 29, 10.
(8) Écrivain, scénariste et cinéaste israélien, né en 1967 à Tel-Aviv.
(9) « Lakhn mit yashtsherkes », literally translated « laughing with lizards » means that the laughter turns sour.

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