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Marc Chagall

Après s’être perdu, puis retrouvé, revoici Elonele, faisant route vers le Yiddishland. Pendant que des passants célèbrent bruyamment leur nouvelle année en enterrant la précédente, à la croisée des chemins, lui se dit que la finitude n’existe pas. Il sourit même en croquant, comme des bonbons sucrés, les aphorismes de Stach (1) : « Il faut continuellement commencer par la fin ».

Elonele connaît l’avis du rebe Isaac sur la question : « La Thora aurait dû commencer par la fin ». Bon, on en rajoute toujours un peu, vous le savez bien. Ou commencer, du moins, disons, par ce verset de l’Exode : « Ce mois-ci sera pour vous le premier mois » (2), premier commandement divin au peuple juif.
Oui, mais à l’heure où il vient de finir Béréchit et maintenant qu’il se plonge déjà dans les premiers versets de Chémot (3), Elonele pense à la suite de sa longue route vers le Yiddishland.
En même temps, en regardant derrière lui, il songe affectueusement à la mort de Jacob, Israël qui, à 147 ans, a rejoint Abraham et Sara, Isaac et Rebecca, dans leur sépulcre en terre de Canaan. Il adresse ses pensées les plus douces à Joseph, parti à 110 ans, alors que s’effaçait la génération des douze tribus, laissant derrière elle, en Égypte, plein de descendants pour sa postérité.
Elonele sait que la genèse de son aventure a vécu. Mais que son exode doit se poursuivre vers le Yiddishland. L’aventure continue ! C’est une longue histoire que notre existence. « Oui, a gantse megile (4) », sourit tendrement Elonele. L’Chaim ! La vie continue à s’écrire et à flotter au-dessus de nous comme cet écrivain, sur le tableau de Chagall.
On enterre bien les années. « Comme si nous étions prisonniers d’une forme de finitude, s’exclame maintenant Elonele ! Quelle prétention de croire que tout s’arrêterait à la fin de notre propre existence ! » Sauf à parler d’un humoriste écervelé passé chantre de l’antisémitisme, notre sens de l’entendement n’a-t-il pas prouvé que nous repoussons sans cesse nos limites ? Elonele veut croire que même la connaissance est infinie. « Sans fin, vraiment, comme cette route qui m’attend vers le Yiddishland ? », s’interroge-t-il, avant de hausser les épaules : « Qu’importe ! Ce sont le sel de l’aventure, le fruit des rencontres et les épices de la vie qui m’attendent, si je poursuis ma route ». Elonele est un incorrigible optimiste. Il frissonne en repensant à cette pépite, au beau milieu d’une interview parue dans le journal britannique l’Observer, en 1974 : « Le pessimisme est un luxe qu’un juif ne peut jamais se permettre ». Signé, Golda Meir.
« Oye, oye », rugit maintenant Elonele en éructant un autre aphorisme de Stach (5) : « La première condition de l’immortalité, c’est la mort ». Il éclate de rire. Elonele, lui, n’a jamais été aussi vivant !

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(1) Stanisław Jerzy Lec (1909-1966), Nouvelles pensées échevelées (1966).
(2) Exode, Bo, 12,1.
(3) Chémot, la prochaine paracha du 23 Tevet, samedi 5 janvier, inaugure l’Exode : Chémot, Exode 1,1 à 5,23.
(4) En yiddish, « une longue saga ».
(5) Id. à note (1).

 

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