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Marc Chagall - Découverte de Daphnis

Elonele est épuisé. Savez-vous ce qu’il a fait durant tout ce temps que vous, juges que vous êtes, vous aviez pris pour une absence ? Il a couru, ne vous déplaise ! Une drôle d’aventure, en vérité.

Souvenez-vous. Vous aviez quitté Elonele autour de la paracha Vayetsé du 10 Kislev. Vous savez, ce texte de la Genèse (28,10 à 32,3) dans lequel, au bord d’un puits, Jacob rencontre Rachel, la bergère. Cette paracha fourmille de brebis, jusqu’à l’étymologie même du prénom de Rachel d’ailleurs, qui signifie « brebis » en hébreux.
C’est là que le hasard se nourrit d’étrangetés. Elonele se baignait, nu comme un ver, dans l’onde claire d’une rivière, lorsqu’un troupeau de brebis entreprit de traverser pile à cet endroit qui servait de gué à tous les bergers de la région. Notre homme n’y put résister : il fut irrémédiablement entraîné par le mouvement des bêtes et, toujours aussi nu, Elonele se retrouva au beau milieu du troupeau, vociférant comme un mort de faim. Mais rien n’y fit. Les brebis bêlaient d’autant plus fort avec cet effrayant humain flanqué au milieu de leur troupeau, qu’aucun berger ne se rendit compte qu’un individu dénudé défilait à son corps défendant avec leur cheptel.
Ainsi, Elonela traversa-t-il la paracha du 10 kislev, puis celle du 17 kislev dans laquelle Jacob, pour amadouer Ésaü, lui réserve notamment deux cents chèvres et vingt boucs, deux cents brebis et vingt béliers (Gén. 32,14). A tous ces cabris, Elonele aurait aimé dire « stop », « oyfhern », laissez-moi vous conter l’histoire de Jacob, devenu Israël ; laissez-moi un moment sous le Chêne des pleurs de Débora, puis pleurer encore à la mort de Rachel pendant que naquit Benjamin, le douzième fils de Jacob !
Pensez-donc ! Comme le torrent de la vie, le troupeau accéléra de plus belle pour dévaler une montagne et Elonele, toujours aussi nu, maudissant le monde et bien plus, courait comme un dératé au milieu des ovins, entraîné par cette vague aux effluves de faiselle passée de date. Elonele hurlait de plus belle pendant que la Genèse enterrait Isaac.
A la nuit tombée, pendant que Joseph lui-même dut courir nu à travers la maison de Putiphar, l’officier de Pharaon (prochaine paracha Mikets, du 15 décembre), Elonele, épuisé, exténué par ce voyage improbable au milieu d’un troupeau, s’effondra comme un seul homme. Ce n’est pas bien raisonnable, mais dans ses rêves, il courut encore, jusque dans les songes de Pharaon où, fort heureusement, les vaches remplacent les brebis.
Ainsi se pose la question du jour : Elonele n’est-il qu’un suiviste, un moutonnier, lui qui tient tant à son indépendance ? Avant de répondre, la décence nous oblige à lui demander de se rhabiller. « La vie n’est qu’un songe, mais je t’en prie, ne me réveille pas », vous supplie maintenant Elonele, qui aime ce vieux proverbe yiddish. Une douce odeur de beignets le réveille en titillant doucement ses narines. Voici déjà ‘Hanouka. Alors, Elonele se dit que tout cela, cette course folle au milieu des brebis, ne fut sans doute qu’un de ces rêves dont on sort essoufflé. Il songe maintenant à un autre proverbe yiddish : « Un rêve de beignets, c’est un rêve, et non pas des beignets. »

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