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Lovis Corinth : Wilhelmine avec des tresses (1922)Après quelques moments pénibles, Elonele a repris, plein d’entrain, son chemin vers le Yiddishland. Aujourd’hui, il renaît avec un Haiddish en forme de déclaration d’amour à cette sœur chérie qu’il n’a jamais eue. Ce qui la rend éternelle.

Il l’imagine là, toujours présente, même dans ses absences forcément trop longues. Elonele aime sa sœur comme personne au monde. Sa petite sœur. Celle qu’il n’a jamais eue. Elle l’accompagne à chacun de ses pas, porte sur lui toute son âme bienveillante et, sage conseillère, est toujours là quand il lui faut prendre une décision. A croire que ses mains caressent sans cesse son âme. Elonele aime l’inexistence de cette sœur qui emplit totalement chaque seconde de son être. Il sourit tendrement à la sensualité des effleurements poétiques de Musset, écrivant dans son conte oriental (1) qu’« une maîtresse aimée est si près d’une sœur ».
Sa petite sœur est là. Elle est là, vraiment, avec toute l’omniprésence d’une absence essentielle. Tenez, Elonele songe qu’elle tient le soulam, l’échelle entre la terre et le ciel (2), entre sa vie d’ici-bas et ses pensées en altitude. Ce pourrait être l’échelle dont rêve Jacob, dans la paracha de la semaine (3). A ceci près que celle d’Elonele est à l’endroit. Parce qu’à l’évidence, sa sœur possède la faculté de remettre en lui tout dans le bon sens. Elle le fait grandir, s’élever. C’est son « ascensœur », s’amuse-t-il. « C’est ma petite sœur, celle que je n’ai pas eue. Mayn shvester, mayn shvesterle », se réjouit maintenant notre homme en route vers son Yiddishland.
Cette sœur qu’il n’a jamais eue, il l’aime plus que tout. Elle est sa vie, son trésor enfoui, sa perle rare, vivace. Une lumière qui scintille, même au plus profond d’une mer morte depuis des millénaires. Elle brille tellement qu’on la voit illuminer jusqu’au plus haut point de l’échelle plantée dans le ciel.
Elonele ne fait qu’un avec l’omniscience de cette présence tout en acceptant sa discrète absence. Cette discrétion féminine le renvoie à nouveau à la paracha de la semaine. « Autant la bible approfondit les relations masculines fraternelles difficiles en nous confiant les états d’âme d’Abel et Caïn ou de Jacob et Ésaü, autant les sentiments entre Rachel et Léa restent suggérés. Rien n’est clairement explicite, comme une pudeur sensuelle, un doux voile de soie posé là, une limite à fleur de peau, presque charnelle s’émerveille Elonele. Et ce, malgré la manipulation de Laban qui n’aurait pas pu trouver mieux pour dresser Rachel contre son aînée, Léa ; ou la jalousie de la fécondité qui les sépare ». Elonele n’est pas le premier à réfléchir aux grandeurs et décadences de la fraternité dans la bible (4). Ni le dernier à reconnaître le rôle primordial des deux sœurs (5).
Notre joyeux voyageur ne peut s’empêcher non plus de penser à la sœur de Binem Heller (6). Khaye, du haut de ses dix ans, veillait sur ses frères et sur la maison, alors que sa maman était partie pour toujours… La petite Khaye, avec ses longs cheveux, ses nattes noires et ses grands yeux verts. Elonele fredonne à présent Mayn shvester Khaye, la chanson tirée du poème de Binem Heller. L’auteur polonais a écrit ce texte en hommage à cette grande et petite sœur à la fois. Elle figure sur la liste effroyable, inacceptable, épouvantable du million de victimes de Treblinka, l’horreur absolue. « Je suis certainement le dernier au monde à me souvenir d’elle », avait coutume de dire Binem Heller sur sa sœur, avant de s’en aller, lui aussi, pour toujours, en 1998. Et pourquoi écrivez-vous dans cette langue morte, lui avait demandé quelqu’un, un jour. Savez-vous ce qu’avait répondu Binem Heller ? « J’écris en yiddish pour ma sœur Khaye ; c’était la seule langue qu’elle connaissait ».
« Elle est d’une beauté terrifiante, cette déclaration d’amour absolue à sa sœur, à travers la langue de tout un peuple », pense Elonele. Une idée bien étrange lui vient tout à coup à l’esprit. Pourrait-il avoir l’inconscience de se consoler de tout cela, en imaginant que sa petite sœur, à lui, n’a jamais existé ? « Le shlémazel (7) doit me maudire : quelle chance j’ai, hein, moi, en comparaison avec Binem Heller ? La sœur que je n’ai pas eue ne connaîtra jamais pareil destin. Mayn shvesterle est immortelle ».
Racines de mandragoresSes pensées redonnent des couleurs au visage d’Elonele. Son rire ne va pas se noyer cette fois dans les deux chaudes larmes qui coulent sur ses joues d’insouciant. On le voit s’éloigner, à contre-jour, en tapant ses pieds l’un contre l’autre, en l’air, dans un bond à gauche, puis à droite. Puis à droite, puis à gauche. Sa silhouette ressemble à s’y méprendre aux racines des mandragores de la paracha (8). A croire, d’ailleurs, qu’il a regardé d’un peu trop près ces plantes qui rendent fou. Elonele saute, chante, exulte, crie. Tout est lâché ! Sur son chemin, voici ses nigounim : « Je t’aime mon âme sœur ! Je t’aime ma sœur éternelle ! Mayn shvesterle eybik ! Mir lebn eybik ! » On dirait un vieil hasidic rebbe, ivre de joie. Et cet Haiddish, il sait avec certitude que c’est son âme sœur, sa petite sœur âme qui le lui a dicté :

Une très longue échelle entre nous et le ciel, à l’envers
A jamais, une grande petite sœur veille sur mon âme
Cette racine de mandragore à l’ombre humaine, grimpe, grimpe
Mayn shvesterle eybik ! Mir lebn eybik ! *

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Fifteenth Haiddish (haiku in a yiddish way)

A very long ladder between us and the sky, upside down
For ever, a little big sister his watching over my soul
This mandrake root with a human shade is climbing, climbing
Mayn shvesterle eybik ! Mir lebn eybik ! *

(1) Namouna, chant premier (1832), d’Alfred de Musset (1810-1857).
(2) Gen. 28,12 : « Il eut un songe que voici : une échelle était dressée sur la terre, son sommet atteignait le ciel et des messagers divins montaient et descendaient le long de cette échelle. »
(3) Vayetsé. Gen. 28,10 à 32,3.
(4) Frères et sœurs dans la Bible, par Anne-Laure Zwilling (Éditions du Cerf, collection Lectio Divino, novembre 2010).
(5) Hagiographes, Ruth, 4,11 : « Tout le peuple qui se trouvait à la porte et les anciens répondirent : Nous sommes témoins ! Que l’Éternel rende l’épouse qui va entrer dans ta maison semblable à Rachel et à Léa, qui ont édifié à elles deux la maison d’Israël ! Toi-même, puisses-tu prospérer à Efrata et illustrer ton nom à Bethléem ! »
(6) Binem Heller, poète polonais (1908-1998).
(7) Shlémazel (yiddish) : celui qui n’a vraiment pas de chance. Maudit soit-il…
(8) Gen. 30,14 : « Or, Ruben étant allé aux champs à l’époque de la récolte du froment, y trouva des mandragores et les apporta à Léa sa mère. Rachel dit à Léa : Donne-moi, je te prie, des mandragores de ton fils. »

* Mon éternelle petite sœur ! Mon éternel amour !
* My eternal little sister ! My eternal love !

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