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A morning tomato heart, par 3kameraden sur Flickr

Voilà, c’est insensé. Mais l’amour est tellement sublime quand il est insensé. Il est même magnifique, avec sa grande insolence. Dans un monde en crise, le cœur d’Elonele ne connaît pas la crise. Dans un tel chaos guerrier, notre homme s’offre même une tachycardie ventriculaire de première : son petit cœur fait du trampoline. Sans blague ! Tout cela est-il bien raisonnable ?

AhavaAprès sa douleur récalcitrante au talon, il manquerait plus que son cœur lui fasse défaut ! Eh bien non. Voici où Elonele a trouvé un baume, une somptueuse dose d’amour qui n’a rien du placebo. Assis au bord d’une fontaine, au centre d’un village, avec quelques aînés lézardant sous les derniers feux de l’été indien, notre nomade prend les petites bobes et les vieux zeydes à témoin : «La paracha de la semaine (1) est celle de l’amour, je vous le dis. Relisez attentivement le ‘Toledot, et vous trouverez des centaines de traces d’amour. De cet amour qui rend aussi aveugle qu’Isaac ! », raconte Elonele.
A ces mots, un petit attroupement s’effectue tout autour de lui, près de la fontaine. Les villageois ainsi rassemblés sont très curieux de connaître la suite…
Elonele revient sur la paracha précédente, sur cette rencontre romantique entre Isaac et Rébecca. Il relève la monogamie du couple qui, après les générations polygames, revient à la source originelle d’Adam et Ève. Comme il a longuement réfléchi sur la notion de confiance, il en profite pour développer le fait que ce lien qui existe entre les parents d’Ésaü et Jacob transpire l’amour par tous les pores de leur peau et ce, jusqu’au soir de leur vie.

–       « Alors, comment peut-on interpréter le fait que Rébecca trompe à ce point Isaac en présentant Jacob à sa bénédiction, en lieu et place d’Ésaü ? », demande une grand-mère.
–       « Eh bien, de la même façon que Jacob ruse à deux reprises face à son propre frère ! », répond Elonele. Au brouhaha de l’assemblée, il sent bien que les aînés ne sont guère convaincus par son propos.
–       « Qu’une femme abuse ainsi de la confiance de son mari et qu’un frère trahisse à ce point son aîné… vous appelez cela de l’amour, vous ? », lui lance une bobe aussi sèche et piquante que fière de sa démonstration.
–       « Zayt mir moykhl. Pardonnez ma curiosité : as-tu des enfants ? Ton mari est-il encore en vie ? », lui demande aussitôt Elonele.
–       « Pour mon plus grand bonheur, béézrat Hachem ! », lui répond la vieille dame.
–       « Et tu les tromperais ainsi, toi ? », demande Elonele, devant une assistance qui reste bouche bée face à une telle insolence !
–       « Mais il est fou ! Cet Elonele est fou ! Fou, je vous dis !», s’insurge la vieille dame.
–       « Oui, lui répond Elonele. Je suis fou d’amour. Je te rassure, je ne pourrais, comme toi, ni trahir mon père, ni trahir mon frère. Y a-t-il quelqu’un qui serait capable de cela ici ? »

Incrédule, le public commence à se fâcher. Deux ou trois bobes sont déjà en train de s’éloigner quand les mots d’Elonele provoquent leur demi-tour. Elles s’approchent à nouveau de la fontaine, pour tendre l’oreille. Elles n’entendent plus guère de sottises, à leur âge… L’occasion est trop belle.

–       « Eh non, aucun de nous ! Nous serions bien, tous ici, incapables de cela ! Nous ne sommes pas faits ainsi. Alors que nous dit le texte sacré, d’après-vous ? Si Rébecca envoie Jacob à la bénédiction au lieu d’Ésaü, est-ce simplement parce qu’elle le préfère à son aîné ? Aurait-elle cette faiblesse alors qu’elle est folle d’amour pour Isaac ? Nous savons tous que non et nous nous rappelons que c’est à une demande divine qu’elle répond ici. Souvenez-vous ! (2) Vous rendez-vous compte que, prête à mourir d’amour pour Isaac, comme de honte en usant de ruse face à l’homme de sa vie, Rébecca sacrifie ce geste à son amour divin ! Qui serait capable d’un tel courage parmi nous ? »

Le silence de l’assemblée a maintenant des airs surannés de temps suspendu. On croirait voir des poussières en pleine lumière ou entendre l’incantation du lac de Lamartine. On voudrait en savoir davantage. La voix fluette d’une très vieille babouchka – qui était arrivée dans ce village en pleines rougeurs d’un octobre depuis longtemps évanoui –, se fait alors fébrilement entendre.

–       « Tu parais si sûr de toi, jeune enfant ! Alors, dis-nous pourquoi Jacob a trompé en un seul geste, à la fois son frère, en se faisant passer pour lui, et son père, en revêtant les habits d’Ésaü ? »
–       « Parce que Rébecca, sa mère, le lui a demandé. Souvenez-vous de la réticence de Jacob face à cela. Rébecca a même été obligée de le rassurer en lui promettant qu’elle prendrait sur elle la malédiction si son père découvrait la manœuvre. En qui l’enfant pourrait-il faire davantage confiance qu’en sa propre mère ? Selon vous, pourquoi un frère trahirait-il son frère et son propre père, sous le seul prétexte que sa mère le lui a demandé ? Quelle chose aussi irrationnelle expliquerait cela ?  Jacob était-il fou ? »
–       « Oh, Jacob ! Bien sûr que non, ne parle pas ainsi de Jacob ! », répondent en chœur les villageois. Et surtout les villageoises.
–       « Alors, je ne vois qu’une raison qui puisse être aussi irrationnelle, s’il avait bien toute sa tête : c’est l’amour ».

Elonele entend dans le silence qui flotte à présent au-dessus des rides de tous ces visages, une forme de consentement quasi étourdi. Mais il serait tout à fait gêné de triompher ostensiblement. Alors, à l’instar de son petit cœur qui fait des bonds sur un trampoline, il lui faut trouver une pirouette pour sortir de là. Comment s’extraire de cette situation qui fait rougir sa timidité comme ces tomates que l’on cultive aujourd’hui même jusque dans le Negev ?
Elonele regarde la petite aînée, toute recroquevillée sur ses années, cette jolie petite grand-mère aux yeux noirs qui l’avait traîté de fou, tout à l’heure.

–       « Alors, suis-je toujours fou, bobe ? », lui demande-t-il.
–       « Oh, que non ! Pardonne-moi, jeune Elonele, mais cela semblait si irrationnel, comme tu le dis », lui répond-elle.
–       « Oui. Et ne t’excuse pas. Car tu as raison. Si c’était aussi irrationnel, comme je le dis, et si je ne suis pas fou, c’est que, comme Jacob, je vous aime ! »

Le plus merveilleux des sourires d’une grand-mère a suffi à son bonheur. En reprenant sa route vers le Yiddishland, et en boitant toujours un peu à cause de cette cheville récalcitrante, Elonele se demande s’il est bien normal qu’il aime autant que cela les autres. Il raffole des trésors qui se nichent dans chacune des âmes. Elonele est amoureux de l’humanité. Est-ce sa faiblesse ? Est-ce un autre de ses talons d’Achille ? Son long chemin vers le Yiddishland le lui dira peut-être. Mais il est intimement convaincu que si chacun était plus apte à déceler, comme lui, de l’amour chez l’autre plutôt que de la haine, le monde tournerait assurément plus rond. Rond, comme les tomates cerises qui poussent maintenant jusque dans le désert d’Israël. De jolies petites pommes d’amour, belles comme des cœurs, sourit Elonele.

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(1) Gen. ‘Toledot. 25,19 à 28,9.
(2) Gen. ‘Toledot. 25,23 : « Deux nations sont dans ton sein et deux peuples sortiront de tes entrailles; un peuple sera plus puissant que l’autre et l’aîné obéira au plus jeune ».

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