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Un Pied, Olivier Devignaud, 2009 (dieselprod.com)

En cheminant, serein, vers son Yiddishland, Elonele s’est blessé au pied. Au talon, plus exactement. « Oy, mayn piate, Oy, mayn piate », se plaint-il. Cela a le don de nourrir sa réflexion… au pied levé.

Oy, ce qu’il a mal, Elonele ! Il sent comme de petites aiguilles plantées dans ses talons… « Mille fois, cent mille fois, je préfèrerais la vue de talons aiguilles », parvient-il à plaisanter en pareille situation. C’est tout Elonele, ça. Souvent joyeux, sage face à l’adversité il a, bien sûr, ses petits défauts aussi. « On a tous nos faiblesses, nos talons d’Achille, nos parties vulnérables », concède-t-il.
Ce talon d’Achille plonge Elonele dans une profonde réflexion. L’image mythologique grecque, celle de la flèche mortelle de Pâris dans le tendon d’Achille, combien de fois l’avait-il déjà vue dans la Torah ?
Elonele aime bien percer toutes les petites splendeurs de la vie dans ses grandes contradictions. « Il a beau être à l’opposé du cerveau, le talon en question nous permet d’avoir les pieds sur terre, comme on dit », s’amuse-t-il. « Notre talon est la partie la plus basse de notre corps humain… à moins de passer son temps allongé dans l’oisiveté ou d’être un fou marchant sur les mains », plaisante Elonele. Toutes ces contradictions l’enchantent. « Le talon est donc en bas, mais il est si souvent un sommet. Tiens ! En anglais, le talon (heel), est même l’homonyme de la colline (hill) ! », se dit-il, fier de sa trouvaille.
Il pense forcément à sa paracha de la semaine, à cette partie du Toledot où Jacob, encore dans le ventre de sa mère, se cramponne au talon de son frère Ésaü, lors de sa venue au monde (1). Produit de la première goutte de semence, donc entré en premier dans le corps de sa mère, il aurait dû être l’aîné. Mais, pour reprendre l’image midrachique des « cailloux placés dans un tuyau », c’est le second entré qui sortira le premier. Voilà comment, déjà, Jacob tient son futur pouvoir d’aîné bénit, condition que rien ne laisse présager, à sa naissance.
« Ce talon qui nous fait trébucher – notre talon d’Achille – ferait donc la force de Jacob », s’extasie Elonele ! Il sait la puissance que dégage cette pensée. Après tout, le nom de Jacob (yaaqov) est dérivé de Aqev, qui signifie « talon ». Jacob, racine des douze tribus d’Israël, en somme le pied, le socle d’Israël !
« Ce talon, c’est à la fois nos forces, ce qu’il y a de plus haut comme la ruse de Jacob, tout comme nos faiblesses, ce qu’il y a de plus bas », renchérit Elonele, poursuivant son cheminement sur le fil ténu de toutes ces belles contradictions. Combien de fois le talon est-il l’objet de remarques du genre, dans la bible ? Ce, dès le jardin d’Éden, se souvient Elonele, avec les représailles de l’Éternel au serpent qui a incité Ève à manger le fruit défendu (2).
« Oy, mayn piate, Oy, mayn piate », se complaint à nouveau Elonele, douillet comme tant d’hommes ! Sans s’arrêter sur les basses heures de la période prémessianique du « Talon de Machia’h » enseignées dans le Talmud, il constate avec les prophètes combien ce talon est vulnérable. Isaïe, l’histoire des Assyriens matés dans leur conquête de Jérusalem (3) ;  Jérémie, et la colère divine avec l’épisode de la ceinture (4)… Elonele comprend à présent pourquoi cette colère est souvent symbolisée par le châtiment divin porté vers ce talon si vulnérable. Et ce pauvre Job, face à ses épreuves (5) !
L’image d’Elonele se lamentant sur sa douleur se reflète sur le miroir des lamentations bibliques (6). Les demandes (7) ou les cantiques (8) adressés à l’Éternel montrent, o combien, l’importance de ce fameux talon.
« Mais c’est bien sûr, il y aura aussi la paracha d’Eikev (9), qui porte en elle l’étymologie même du talon (Eqev) », s’exclame Elonele ! Ce talon, les traces que l’on laisse, notre responsabilité, les conséquences de nos actes… « L’appel à notre réflexion, cette lutte sourde contre ceux qui fouleraient les mitsvot de leurs pieds, de leurs talons… le voici donc, notre talon ! Avec, d’un côté, la conscience qui nous lie à cette terre et, de l’autre, ce que nous avons de plus bas », ajoute Elonele qui repense aux traces (‘Aqeb) du merveilleux Cantique des cantiques.
Elonele entend d’ici la colère d’Ésaü envers Jacob, sa volonté de se venger en un « œil pour œil, dent pour dent ». Cette réciprocité, c’est finalement ce que nous enseignera, entre autres, la paracha Eikev, sur nos petites causes et leurs grands effets. Cela inspire à Elonele une autre réflexion. Cette idée de vengeance, c’est la Loi du Talion. « Et avouez qu’entre talon et talion, l’écart est mince. Regardez donc le profil de ce petit i qui les sépare. Il est comme un humain : bien planté dans la terre, avec sa petite tête ronde. Le talon, et l’esprit ». Elonele sourit tendrement à cette idée, en reprenant, cahin-caha, sa route vers le Yiddishland. On le voit maintenant s’éloigner, en claudiquant. Le son de sa douce voix perce l’horizon comme une vieille rengaine : « Oy, mayn piate, Oy, mayn piate »

Fabriquants de briques en Inde (Photo Lisa Kristine - lisakristine.com)

(1) Genèse, Toledot, 25,26 : « Ensuite naquit son frère tenant de la main le talon d’Ésaü et on le nomma Jacob. Isaac avait soixante ans lors de leur naissance ».
(2) Genèse, Berechit, 3,15 : « Je ferai régner la haine entre toi et la femme, entre ta postérité et la sienne : celle-ci te visera à la tête, et toi, tu l’attaqueras au talon. »
(3) Prophètes, Isaïe 26,6 : « Les pieds la foulent, les pieds de l’humble, le talon des faibles ».
(4) Prophètes, Jérémie 13,22 : « Et si tu t’interroges en toi-même : pourquoi ces choses m’arrivent-elles ? C’est à cause de la grandeur de tes forfaits que les bords de ta robe ont été relevés et tes talons frappés avec violence. »
(5) Hagiographes, Job, 18, 9 : « Le piège le saisit au talon, le traquenard se referme violemment sur lui. »
(6) Hagiographes, Lamentations, 4,18 : « On s’est jeté sur nos talons, nous fermant l’accès de nos propres rues : notre fin s’approchait, nos jours étaient consommés. Ah ! Elle est venue, notre fin ! »
(7) Hagiographes, Psaume de David, 41,10 : « Même mon ami intime, en qui j’avais confiance, et qui mangeait mon pain, a levé le talon contre moi ».
(8) Prophètes, Samuel 2, 22,37 : « Tu donnes de l’aisance à mes pas, et empêches mes talons de chanceler. »
(9) Pentateuque, Deutéronome, Eikev, 7,12 – 11,25.

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