Mots-clefs

, , , , , , , , , , , , , , ,

Danse Hassidique, par Louis Toffoli (artaltom.com)

Je me souviens ! Ikh derman zikh ! C’est toujours très tentant de rendre visite à son enfance. « Oy, az ikh derman zikh in mayn kinderyorn… », pourrait se complaire Elonele, sur son long chemin vers le Yiddishland. Pour autant, a-t-il envie de se sentir nostalgique aujourd’hui ? Que nenni. Il entend bien rire, boire, chanter et danser avec ses souvenirs ! Lakhn, trinken, zingen un tantsn mit zayn zikhroynes ! Alors, en route…

Ne vous offusquez pas, mais à l’instant où il passe devant vous, Elonele voudrait faire rocker la mémoire du vieux shtetl Belz ! Il voudrait rapper, sampler, rappeler les souvenirs enfouis pour les voir s’entrechoquer avec la lumière d’aujourd’hui. Elonele rêverait de ne faire ainsi resurgir que les scènes joyeuses. Et oublier le mauvais, tout le mauvais, et même le pire, l’inhumain. Mais la vie n’est pas ainsi, n’est-ce pas ?

La danse des souvenirs évoque même souvent quelque chose de nostalgique, chez Elonele. Dans la paracha de la semaine (1), il a trouvé pourtant une tout autre façon de regarder la mémoire. Les yeux dans les yeux.
Qu’il soit écrit dans les textes, transmis oralement de générations en générations, il a toujours habité Elonele, ce vieux chemin sinueux du souvenir. Parfois, de tortueux sentiers empruntent ainsi une drôle de route jusqu’à notre âme. Mais au fond, les textes sacrés, comme l’héritage du passé ou les lieux de mémoire ont toujours touché profondément Elonele. Et bien au-delà de son simple cœur d’homme. Toute son âme est habitée par cela, ce qui n’empêche bien sûr pas Elonele de laisser son regard faire face à l’horizon. Son visage, toujours, reste tourné vers l’espoir.
Cette semaine, avec la paracha, Elonele a vu dans l’exemplaire complémentarité entre Rébecca et Isaac un hymne infini à la mémoire. Souvenons-nous, nous aussi. C’est parce qu’elle a bien retenu ces mots de la parole divine qu’elle rusa pour qu’Issac bénisse Jacob, même s’il n’était ni l’aîné, ni celui qui avait la préférence de son père (2).
Mieux encore ! Quand on vieillit et que notre vue baisse, l’appel à notre mémoire devient vital. Lorsque Rébecca demande à Jacob de revêtir les habits d’Ésaü et qu’elle habille son cou et ses mains de la peau de chevreau, le dessein n’est pas de duper Isaac. Il sentira bel et bien l’odeur d’Ésaü sur ces habits; il touchera, pense-t-il, la peau velue de son fils aîné : si sa vue lui fait défaut, la mémoire d’Isaac est donc parfaitement intacte. Mais on le voit bien ici, la mémoire, si elle n’est que le fruit de notre propre perception, donc subjective – sujette à toutes nos émotions – peut nous induire en erreur, nous duper. Alors, oui, on peut considérer la ruse de Rébecca comme la vue qu’Isaac n’a plus. Il est forcément possible de déceler ainsi, chez Rébecca, une vue imparable, la perception consciente de son passé, une mémoire infaillible : en l’espèce, la parole divine qu’elle a entendue. Le texte fait ici une différence fondamentale entre mémoire individuelle et collective, entre l’erreur humaine possible et la vérité universelle du texte sacré. Entre le faillible et le tangible.
« Je sais donc où se situe ma bonne mémoire… mais ai-je bonne mémoire ? » Ne trouvez-vous pas, vous aussi, qu’Elonele se pose trop de questions ? En tout cas, il est comblé quand il perçoit, ainsi, des paraboles qui font appel au plus intime de notre entendement.
« Ah ! Ces souvenirs qui vont et qui viennent, qui se présentent à nous sans que nous sachions pourquoi et qui s’effacent mystérieusement d’eux-mêmes », s’exclame Elonele ! Selon notre bonhomme qui poursuit sa route vers le Yiddishland, l’utilité de la mémoire ne devrait, dans l’absolu, n’être destinée qu’à des fins positives. Simplement (façon de parler) pour faire avancer l’humanité.
Aftselakhes, blesser quelqu’un à dessein parce qu’il nous a fait payer cher la leçon (batsoln rebe-gelt), à quoi cela peut-il donc servir ? Quant à ruminer le regret (Malegeyren a kharote)… à quoi bon, se pourfend Elonele !
Il sent en lui cette symbiose indicible avec le peuple qui sait l’importance du pardon. La primauté de ce pardon nous affranchit. Elle a même son jour de célébration. Ce pardon nous fait renoncer à (moykhl zayn) des parties obscures de notre mémoire. A quoi bon malegeyren a kharote (ruminer le regret), convient Elonele ! Son seykhl, sa raison, lui dicte très souvent que le besoylem (cimetière) n’est pas qu’un refuge de matseyve (pierre tombale). Le souvenir n’est pas si shlekht (mauvais) ! Le cimetière de notre esprit se doit d’être aussi la petite maison aux bons souvenirs. « Oy, Mayn Heymele », songe Elonele.
Vieux cimetière juif de Prague (Photo Mayn Heymele)Dans le besoylem, on doit se rappeler que l’on a ri, bu, chanté, dansé avec ses souvenirs. « Lakhn, trinken, zingen un tantsn mit zayn zikhroynes ! », martèle Elonele qui médite à présent les mots du « fanatique de la paix », Yehuda Amichaï : « Et ils mangent debout et meurent assis et se souviennent couchés ». (3) A présent, il se rappelle de l’image de ce jeune chêne poussant au milieux des pierres du vieux cimetière de Prague. Il sourit soudain en pensant qu’Elonele veut dire « petit chêne »…
Que vaut-il mieux, se demande-t-il ? « Être vieux et oublier ? Alt un fargesn ? Mais vivre assez longtemps pour voir ? Derlebn ? Ou bien être une jeune pousse, mais pas assez sage pour savoir vraiment ce qu’il nous faut chaque jour oublier ? » L’oubli est à utiliser avec une précision quasi chirurgicale, acquiesce Elonele, en son for intérieur. « Nul ne peut bannir ou prendre pour proies, songe et souvenir », a d’ailleurs écrit de sa très belle plume, Dora Teitelbaum (4).
La mémoire individuelle n’a en tout cas aucune commune mesure avec la force du souvenir universel. Elonele aime voir dans la hadloke, une mémoire vive qui brille comme la lumière des bougies de Shebbes. Cela ne nous empêche pas de nous rappeler néanmoins les grands torts faits à l’humanité. Ni, non plus, que nous avons ri, bu, chanté et dansé avec ceux qui, partis physiquement, sont encore tellement présents dans nos souvenirs…

(1) Gen. ‘Toledot. 25,19 à 28,9.
(2) Gen. ‘Toledot. 25,23 : « Deux nations sont dans ton sein et deux peuples sortiront de tes entrailles; un peuple sera plus puissant que l’autre et l’aîné obéira au plus jeune ».
(3) A deux espoirs de distance, de Yehuda Amichaï (1958).
(4) Anthologie de la poésie yiddish, le Miroir d’un peuple, présentation, choix et traduction de Charles Dobzynski (Gallimard, 1971, 1987 et 2000, collection poésie).

Publicités