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Yayoi Kusama's interactive children's art project -The Obliteration Room 2011 (Photo Stuart Addelsee)

On le dit fleur bleue. Qu’à cela ne tienne ! Elonele en profite même, en ce lundi tout gris, pour peindre de bleu le ciel et de pourpre son horizon. Aux roquettes de la folie des hommes, il réplique aujourd’hui par un tir nourri de couleurs fleuries et de poésie. Et tant pis pour le gris : tel est son Haiddish du jour !

Elonele, à cœur vaillant, a repris sa route vers le Yiddishland. La chanson d’Helen Forrest et la trompette d’Harry James (1) accompagnent ses pensées.

Ne vous y méprenez pas. Lui aussi entend le bruit sourd de la colère des hommes. S’il est parfois tout au bord du monde, Elonele n’est pas hors le monde. À dire vrai, ce fracas inhumain assombrit son visage. Plus il y pense, plus cela le préoccupe, ça le rend Kalamutneh (morne). Mais face à deux mondes qui s’opposeraient comme Jacob et Ésaü, il se doit d’avancer vers son Yiddishland. Comme tout un chacun.
Alors, quand il a entrevu l’amour d’Isaac et de Rébecca, après leur rencontre dans la précédente paracha, Elonele s’est senti pousser des ailes. « Isaac avait quarante ans lorsqu’il prit pour épouse Rébecca, fille de Bathuel, l’Araméen, du territoire d’Aram, sœur de Laban, l’Araméen ». (2)
Tels Jacob et Ésaü se bousculant comme deux frères ennemis vers la lumière dès leur naissance, Elonele a envie de courir vers la vie. Son kholem (rêve), aujourd’hui, ce serait d’exploser (platsn) des pots de peinture de couleurs, en plein dans la face du monde. Splash ! De répliquer aux tirs des hommes par des gerbes de mots enrubannés de fleurs dont les couleurs n’existeraient même pas encore ! Des non-couleurs encore plus colorées que toutes les palettes des peintres de la terre. « Et pas seulement de ce bleu des cœurs romantiques et fleuris », sourit Elonele en un clin d’œil appuyé à l’ami Noach.
Oui, Elonele voudrait courir le monde et y déverser des tapis de poésie. Il pense au feu d’Hannah Arendt pour Martin Heidegger et, de fil en aiguille, songe à ce qu’a écrit Heiddeger (3) sur la poésie : « La langue est le poème originel dans lequel un peuple dit l’être. Inversement, la grande poésie, celle par laquelle un peuple entre dans l’histoire, est ce qui commence à donner figure à sa langue. »
Alors, d’une Hannah à l’autre, voilà comment Elonele rêve son lundi en couleurs pour donner figure à sa langue en une course effrénée. Aussi clairement que le regard de Rébecca – les yeux d’Isaac – il revoit son passage préféré d’Hannah et ses sœurs (4).
La course d’Elonele est calquée sur celle d’Elliott (Michael Caine), dans les rues de New York, vers Lee (Barbara Hershey) et cette petite librairie, théâtre d’un superbe lapsus. Elonele suit le sprint de ce fou d’amour pour sa belle-sœur, vers l’une des plus belles couleurs de l’univers, celle de la poésie d’E.E. Cummings (5).
Page 112 : « Tu m’entrouvres toujours pétale par pétale, comme le printemps ouvre (d’un toucher adroit et mystérieux) sa première rose ». Elonele pense si fort à ces mots d’E.E. Cummings …

I do not know what it is about you that closes and opens ;
only something in me understands the voice
of your eyes is deeper than all roses
nobody, not even the rain, has such small hands

« Personne, pas même la pluie, n’a d’aussi petites mains ». Magnifique. Elonele songe à la rencontre romantique entre Isaac et Rébecca, à l’intouchable force qui jaillit dans l’échange d’un premier regard amoureux, dont aucune roquette au monde n’aura jamais l’intensité. Qualifiez-le au pire de « fleur bleu » ou au mieux de « peintre-poète aspergeant le monde de sa non-couleur » : peu lui importe. Car, sur sa route vers le Yiddishland, Elonele s’est trouvé aujourd’hui un Haiddish de choix :

Tiens bon, Jacob, le talon d’Ésaü ; et coure vite
J’ai déjà entendu cette chanson aux petites mains
Qu’il pleuve sur le monde des couleurs de fleurs inventées !
Lakhn mit yashtsherkes, un mit, shpritsn der welt mitn kolirn *

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Twelfth Haiddish (haïku in a yiddish way)

Jacob, Hang on Esau’s heel ; and run fast
I’ve heard that song before, with her Small hands
May it rain, on the world, colors of invented flowers !
Lakhn mit yashtsherkes, un mit, shpritsn der welt mitn kolirn

(1) I’ve heard that song before, enregistré par Harry James et son orchestre, avec Helen Forrest, le 31 juillet 1942 (Columbia records).
(2) Genèse, Toledot, 25,20.
(3) Introduction à la métaphysique de Martin Heidegger (1935), paru chez Gallimard (1980, traduction Gilbert Kahn).
(4) Hannah et ses sœurs, film de Woody Allen (1986)
(5) Le poème d’Edward Estlin Cummings (1894-1962) est consultable ici.

* Rire de toutes ses larmes, et avec, asperger le monde de couleurs
* Laught through his tears, and with them, sprinkle colors on the world

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