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Un conseil avisé, Sholem Aleikhem, Liana LeviParfois, Elonele a du mal à se faire un avis tranché sur les choses. Ce qui n’est pas toujours facile à gérer quand on est attendu au tournant. Tiens, cela lui fait penser à cette nouvelle de Sholem Aleikhem, Un conseil avisé (1).

Que ce soit dit d’entrée : Elonele ne peut pas être objectif quand il parle de Sholem Aleikhem. Avant tout, il aime trois qualités chez cet auteur yiddish : la profonde humanité nichée dans chacun de ses personnages, son aptitude à jouer les funambules entre humour et tragédie sur le fil tendu d’une situation et, enfin, son art de l’écriture courte.
Autant dire que quand Elonele a lu Un conseil avisé, il a été servi. Cette grosse nouvelle que l’on avale d’un trait, campe un écrivain, le narrateur qui, à son retour de vacances, reçoit chez lui un provincial pris d’une urgente demande.
L’écrivain pense qu’il s’agira d’un énième conseil sollicité sur un manuscrit. Il est loin de se douter que le jeunot aux yeux noirs de chien battu, prêt à un long face à face, vient auprès de lui en quête d’un conseil avisé : comment sortir de cette vie devenue impossible chez ses notables de beaux-parents ? Leur chère et tendre fille unique n’est autre que sa femme. Cette dernière cède plus qu’à son tour à un caprice récalcitrant bien nourri par une mère exagérément compatissante : à la moindre alerte blême, à l’orée d’un prétendu malaise, elle fait appel à un jeune médecin. Lequel, par son seul regard, aurait plutôt tendance à s’occuper du cœur palpitant de la fifille à ses parents…
Pour résumer, rien ne certifie que le déshonneur du cocu est fondé, mais la nouvelle a déjà fait le tour de la bourgade. Pas terrible pour la notoriété du père dont la générosité rime davantage avec publicité qu’avec l’amour du prochain. Invivable pour le petit bonhomme, orphelin, seul au monde, sans ami ni parent… Une question se pose : doit-il divorcer ? Si oui, comment justifier cela auprès du rabbin alors qu’il n’a visiblement rien de fondé pour répudier la donzelle ? Et s’il fallait s’armer de patience, endurer cela toute sa vie : l’héritage de ces nantis n’en vaudrait-il pas la peine ?
Dans ce huis clos en forme de corps à corps de plus en plus prégnant entre l’écrivain-narrateur et son visiteur anonyme, voilà donc le dilemme un brin cynique qui s’offre à leur réflexion. Acquiescer aux hypothèses de son hôte, dans cet aller-retour qui s’accélère comme une puissante et inarrêtable locomotive, c’est une chose. Trancher, conseiller, en est une autre. L’écrivain est au bord de la chute, pendant que son vis-à-vis tripote ce vélocipède miniature décoratif sur son bureau : acceptera-t-il cette tension qui fait parfois « sortir les hommes de leurs gonds » ?
C’est exactement le genre de situation rondement menée et pleine de ces petits travers humains qu’affectionne Elonele chez Sholem Aleikhem. L’auteur – de son vrai nom Cholem Naumovich Rabinovich – né en Russie en 1859 et mort à New York en 1916, considéré comme l’un des maîtres de la littérature yiddish, est bien sûr connu pour extraire la substantifique moelle de l’humour des situations les plus ambigües. Ce qu’illustre d’ailleurs ce huis clos.
En préface d’un autre de ses recueils, Le Traîne savates, Catherine Morhange (qui a collaboré aux éditions Liana Lévi de 1997 à 2002) s’appliquera a dresser cette conclusion bien sentie : « Sur la frontière incertaine et mouvante entre comédie et tragédie, la comédie humaine de Sholem Aleikhem, peuplée de personnages sans cesse jetés à terre et se relevant sans cesse, gardant contre toute raison espoir en une vie meilleure, communique au lecteur l’espoir que les forces de destruction seront battues en brèche par les forces de vie, et alimente sa volonté de vivre et de résister au malheur ».
Quoi de mieux que cet humour yiddish pour conjurer les malheurs ? « L’humour de Sholem Aleikhem n’exprime-t-il pas la victoire de l’esprit d’inquiétude sur la stupide assurance et la bonne conscience ? », demandait Vladimir Jankélévitch. Question ô combien d’actualité qui plonge Elonele dans une profonde réflexion. Et comme il aime prendre le train de la vie de Sholem Aleikhem, rendez-vous, la semaine prochaine, dans un autre drôle de petit train, nommé Le Traîne savates.

(1)  Un conseil avisé, de Sholem Aleikhem (1904). Édition Liana Levi (2002, collection Piccolo N°3). Traduit du yiddish par Nadia Déhan-Rotschild. Titre original : An eytse (1904), extrait de Monologn.

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