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Eliezer et Rebecca (Marc Chagall, 1931)

Sur sa longue route vers le Yiddishland, aujourd’hui il a longuement devisé sur la question de la confiance. Vous commencez à le connaître, Elonele s’est d’abord plaint : Betokhn, vaste sujet pour une si petite tête !

Rebecca à la rencontre d’Isaac. Julius Schnorr Von CarosfeldCombien ai-je autour de moi de personnes en qui je peux réellement faire confiance ? Et vous, posez-vous donc la question, s’exclame Elonele, parlant tout seul ! Cela lui vaut les moqueries de quelques passants qui le prennent pour un fou, un meshuge.
Mais il est loin d’être un narisher, Elonele. Alors, il réfléchit. C’est la lecture de la paracha de la semaine (1) qui a soulevé chez lui cette question. Abraham devait avoir rudement confiance en son plus vieux serviteur – Éliézer selon le Midrash -, pour l’envoyer sur ses terres natales chercher une épouse pour son fils, Isaac. Une belle confiance pour croire a priori dans le serment du serviteur, en lui laissant même dix chameaux et quelques trésors. Ainsi se poursuit l’aventure qui verra le serviteur revenir avec Rébecca, pour Isaac.
Suis-je prêt à accorder une même confiance ? Et suis-je moi même, pour autrui, digne de cette confiance, se demande maintenant Elonele ? Il se souvient de la trahison de quelqu’un qu’il croyait être un ami. C’est encore très douloureux.
Combien de fois est évoquée la confiance en Dieu, dans la Torah ? Il ne saurait le dire, tellement il est question de cela. Pour autant, combien de fois Elonele a-t-il lu également dans les textes sacrés que l’homme n’était pas digne de confiance (2) ?
Avoir confiance en une mère, en un père, en ses enfants, me paraît la moindre des choses, se dit Elonele. Mais au-delà de ces limites intimes ? « N’accordez aucune créance à un ami, aucune confiance à un compagnon ! Garde ta bouche close devant la femme qui repose sur ton sein. Car le fils vilipende son père, la fille s’insurge contre sa mère, la bru contre sa belle-mère; chacun a pour ennemis les gens de sa maison. Mais moi, je mets mon attente dans le Seigneur, mon espoir dans le Dieu qui assure mon salut, mon Dieu m’entendra. » (3)
Je ne vais pas m’appesantir ici sur mon sort, mais il est vrai que si l’on veut parler de confiance en soi, il est primordial de recueillir la confiance d’autrui, réfléchit Elonele en repensant à Isaïe : « Si vous manquez de confiance, vous manquerez d’avenir ». (4) Le prophète ajoute tout de même : « Mettez votre confiance en Dieu toujours et toujours, car en l’Eternel vous avez un roc immuable ». (5)
Nous voici à l’étymologie même du mot confiance, du latin con- (« ensemble ») et fidere (« se fier », « croire »). Avoir foi en l’autre, ou avoir foi tout court… La confiance en l’Eternel (La Emouna) fait l’objet de plusieurs développements de la part des prophètes et, souvent, on lui adjoint la notion d’espoir.
D’ailleurs, que nous resterait-il d’espoir dans un monde où nous ne pourrions nous fier à personne ? Croire en soi, c’est une chose. Mais douter sans cesse des autres, ne croire en personne, quelle atrocité, convient Elonele ! En amour, en fidélité, comme en confidences ou en affaires, la confiance n’est cependant pas quelque chose qui s’ordonne. Cela fait même appel à un certain courage. Dans la bible aussi, après-tout, il est question de trahisons (6)
Comment fonctionne la confiance, se demande Elonele ? Abandonner une partie de soi à autrui, c’est partir d’un postulat : même si on n’a aucune garantie sur son devenir, sur le futur de cette confiance donnée, on connaît suffisamment la personne à qui on accorde ce gage pour le lui octroyer. Accorder sa confiance, c’est forcément présumer – sans savoir, à l’heure où l’on confie ce bien – de ce que l’autre en fera véritablement. Nous statuons dans ces cas-là comme des prévisionnistes et, au-delà de la connaissance empirique qui nous convainc d’agir ainsi, rien ne nous certifie que cette confiance ne sera pas trahie. Accepter cette part d’incertitude résulte finalement bien plus d’un instinct que d’une science qui s’établirait sur des probabilités mathématiques. On ne serait donc pas parfaitement conscient lorsqu’on accorde notre confiance. Ni libre puisque tant que l’objet de la confiance n’a pas été restitué, il y a une forme d’assujettissement, de dépendance.
Dans nos rapports avec autrui, le philosophe Alain partirait lui davantage d’une confiance a priori. Donner, pour recevoir : la confiance est quelque chose qui s’envisage dans la réciprocité. « Je prête, dites-vous, à la femme que j’aime, des vertus qu’elle n’a point ; mais si elle sait que je crois en elle, elles les aura. Plus ou moins ; mais il faut essayer ; il faut croire. Le peuple, méprisé, est bientôt méprisable ; estimez-le, il s’élèvera. La défiance a fait plus d’un voleur ; une demi-confiance est comme une injure ; mais si je savais la donner toute, qui donc me tromperait ? Il faut donner d’abord. » (7)
De la confiance à la défiance, en passant par la méfiance… en viendrions-nous à voir le monde de manière manichéenne avec, d’un côté les saints et de l’autre, les traîtres ? (8)
Voici Elonele bien embarrassé avec sa question. Dans la Michna (9), il a lu « ne te fie pas à ta vertu jusqu’au jour de ta mort ». Si je ne peux même pas avoir confiance en moi-même, en qui puis-je avoir confiance, alors, se demande Elonele ? A cette question, la même Michna, lui répond un peu plus loin que pour connaître la Torah, il faut quarante-huit qualités dont « la confiance dans les paroles des sages ».
Bien sûr, en qui d’autre pourrait-il avoir absolument confiance, si ce n’est en son Rebbe ! Alors, sourit Elonele, si j’ai confiance en la parole du sage, c’est que je connais un peu plus la Torah aujourd’hui. Et donc que je suis moi-même peut-être un peu plus sage. « Alors on peut sans doute me faire un peu plus confiance », se réjouit Elonele, en poursuivant sa route vers le Yiddishland, d’un pas léger, léger, léger.

(1) ‘Hayé Sara. Gen. 23,1 à 25,18.
(2) Nombres/Chela’h le’ha, 14,11.
(3) Prophètes, Michée, 7,5.
(4) Prophètes, Isaïe, 7,9.
(5) Prophètes, Isaïe, 26,4.
(6) Notamment dans Psaumes 41,10.
(7) Propos d’un Normand, I – Propos CXX, d’Alain (Gallimard, 1952).
(8) « L’Irlande ne produit que deux sortes d’hommes : les saints ou les traîtres » : George Bernard Shaw (1856-1950).
(9) Pirké Avot, Maxime des Pères.

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