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Sur la paupière de mon père, Sjon, RivagesLors de ses lectures, Elonele aime revisiter les mythes fondateurs, surtout si la poésie est au rendez-vous. Notre lecteur du dimanche vient de ressortir un excellent roman paru en 2008, qui lui fait retrouver le golem.

Karel Dvořák, Rabbi Löw avec le Golem à Prague (1951)Sigurjón Birgir Sigurðsson alias Sjón, revisite avec enchantement la légende du golem. L’auteur islandais, un ami de la chanteuse Björk, a été son parolier sur Dancer in the dark. Sur son long chemin vers le Yiddishland, Elonele a décidé de se délecter une nouvelle fois des envolées lyriques de ce beau roman.
Le golem (déjà évoqué ici) – ou goilem en yiddish – n’est d’ailleurs pas qu’une légende née de l’esprit du Rabbi Löw, chantre du Midrash et plus globalement de la littérature rabbinique allégorique. Le MaHaRal de Prague qui vécut aux XVI et XVIIe siècles auquel est associé « l’humain d’argile » n’avait en tout cas pas le monopole du golem puisque le mot apparaît dans les Ketouvim (1), également dans la Kabbale et le Talmud.
Et, comme Elonele, la légende en question n’a visiblement pas achevé son long chemin. Avec Sjón, elle prend un nouvel aspect, celui d’une fable originale, poétique, digne des grandes légendes de son Islande natale. Sa pierre philosophale, aussi fragile soit-elle car elle est faite d’argile, touche elle aussi à la force de nos mythes fondateurs.
Grâce à Sur la paupière de mon père (2), l’écrivain ne puise pas seulement dans les racines profondes de l’Islande. Il s’aventure jusqu’aux confins des maux de l’Europe, offre au passage une vision stroboscopique du monde moderne, et a transporté Elonele tout au bord du précipice du néant, à un rien des trous noirs de l’univers.
Sjón trace ici le destin de Léo Löwe, alchimiste tchèque, juif sorti de l’enfer de Dachau, de retour à la vie. Sur le Goðafoss, le paquebot qui conduit Löwe vers l’Islande, l’homme veille précieusement sur sa boîte à chapeau. Et pour cause, elle contient son trésor : un petit garçon d’argile qu’il entend faire naître à la vie.
Goðafoss, en vérité, est l’une des plus spectaculaires chutes d’eau d’Islande dans laquelle les anciennes idoles de la religion nordique furent précipitées quand le parlement opta pour le christianisme en l’an 1000. On comprend dès lors le dessein de ce voyage initiatique : c’est une quête mystique. La fable est donc un excellent prétexte pour revisiter le mythe du golem. Le Tchèque Léo Löwe, héros du roman, est bien plus qu’un clin d’œil appuyé au Rabbi Löw. Il porte, lui aussi, ce nom issu de « Lion », symbole de la tribu de Yehudah… dont la transcription allemande nous renvoie au surnom de « Leib », l’autre nom du rabbin Löw étant Yehudah-Leib.
L’histoire, rite initiatique dont le conteur n’est autre que l’enfant d’argile, campe trois personnages principaux. Léo Löwe, donc, flanqué d’un équipage improbable : Theophrastos Athanius Brown, théologien, noir américain, véritable force de la nature qui fut lutteur à Mexico ; Michaïl Pouchkine, officiellement chef cuisinier de l’ambassade de Russie à Reykjavík, mais en sous-main espion soviétique.
Ces deux-là aideront Léo Löwe à franchir ses passages obligés pour éveiller l’enfant à la vie, en autant d’épreuves, comme arracher la dent en or d’un loup-garou !
Après quelques chemins tortueux et parfois des longueurs hésitantes, le lecteur gagne finalement sa place dans le paradis de Sjón (im yesh gan eden !), grâce à son écriture lascive et ses envolées colorées. C’est un bonheur de voir cet alchimiste s’ingénier à nous perdre à la frontière de la légende et de la réalité. Il réussit même à nous faire toucher la grâce dans sa vision de la naissance de Reykjavík. On exulte à la naissance de ce petit bonhomme d’argile, autant que l’on frissonne devant ces mots (3) : « Naître, c’est comme sortir d’une mare au fond des bois et s’allonger au soleil brûlant : le corps se réchauffe subitement, puis on a la chair de poule ». Elonele aussi a eu la chair de poule lors de certains passages de Sur la paupière de mon père.

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(1) Psaumes, 139,16 : « Quand je n’étais qu’une masse informe (« un golem »), tes yeux me voyaient; Et sur ton livre étaient tous inscrits les jours qui m’étaient destinés, avant qu’aucun d’eux existât. »
(2) Sur la paupière de mon père de Sjón, Rivages (2008).
(3) Page 211.

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