Mots-clefs

, , , , , , , , , , , , , , ,

Abraham sacrifiant Isaac par RoussimoffAujourd’hui, Elonele est très perplexe. Sa réflexion l’a stoppé net dans sa longue marche vers le Yiddishland. Comment peut-on cultiver à ce point le sens du sacrifice, se demande-t-il, en se grattant la tête ? Isaac serait-il un héros oublié ?
Ai-je le sens du sacrifice ? Suis-je doté de la kaporeh ? Elonele se sent tout petit face à d’aussi grandes questions que celle de savoir si en telle ou telle circonstance, il serait un lâche ou un héros. La lecture de la paracha de la semaine (1) l’a troublé.
Là où de nombreux commentateurs ont insisté sur le patriarche Abraham et sur sa piété, c’est surtout son fils, Isaac, qui retient toute l’attention d’Elonele, à cause de son destin. Il semble tellement lui échapper ! Alors que Sara ne pouvait a priori pas enfanter, elle, 90 ans, et Abraham, 99 ans, auront donc un fils grâce à une puissance qui leur échappe (2). D’ailleurs, Isaac devra s’en remettre aux mêmes forces pour sa paternité (3).

Jusqu’à sa mort, à Hébron, à 180 ans, Isaac n’aura eu de cesse de voir son destin dicté par le divin, la ‘akéda de cette paracha étant un sommet du genre. Isaac, la trentaine, victime consentante de son propre holocauste sur le Mont Moriah, ne devra son salut que grâce à l’envoyé du seigneur, alors qu’Abraham avait déjà saisi son couteau (4).
Faut-il être assez fou pour se laisser immoler par son propre père, s’interroge Elonele. Cette obéissance, cette soumission sont-elles guidées par la peur ou par une autre raison qui échapperait à l’entendement, se demande-t-il encore. Elonele a bien lu des commentaires sur le sens du sacrifice dans le christianisme (Jésus) ou dans l’Islam (Chiisme). Mais il voudrait surtout se faire sa propre idée sur cette notion de sacrifice ultime.
D’abord, il sait qu’il y a probablement eu confusion chez Abraham entre l’image d’élever son fils spirituellement vers le divin et de consumer physiquement son corps pour le voir s’élever en fumée. Cela nous renvoie d’ailleurs directement à l’étymologie même du sacrifice (rendre sacré) ou au terme de Korban qui signifie « rapprochement ».
Nous serions donc dans l’abstrait. Mais entre l’utilitarisme ultime et l’imagerie collective, ici, en l’occurrence la naissance d’une nouvelle forme de civilisation, où se situe Isaac, jeune homme libre ? Peut-on être d’ailleurs à la fois à ce point dépendant des injonctions divines et libre, s’interroge Elonele.
Ou alors, Isaac aurait-il accepté de monter sur son propre bûcher par nihilisme ? Nietzsche soutenait que cette négation de l’être en une forme de pensée divine rejetait tout idéalisme, ce qui pourrait correspondre à Isaac, qui campe la rigueur.
« Je ne crois pas une seconde en la négativité absolue de cet être », martèle néanmoins Elonele, perplexe. La conception dialectique de Hegel voudrait que le sacrifice ouvre la voie au savoir absolu, à la vérité, donc in fine à la vérité de soi (5). Jacques Derrida considérait que « le sacrifice ne propose son offrande que sous la forme d’une destruction contre laquelle il échange, espère ou escompte un bénéfice, à savoir une plus-value ou du moins un amortissement, protection et sécurité ». (6)
« Je ne crois pas non plus qu’Isaac faisait cela pour un quelconque intérêt. Le véritable don de soi doit être un acte absolument gratuit », ajoute Elonele à sa réflexion. Alors, Isaac était-il meshigeh (fou), se permet maintenant Elonele. Selon Freud, l’acte du sacrifice, un tel don de soi, n’est rien d’autre qu’un renoncement pulsionnel, un refoulement, voire une névrose.
« S’il était fou, c’était fou d’amour, songe Elonele, si on voit dans ce sacrifice spirituel un choix de vie qui témoigne concrètement de l’amour de Dieu et du prochain. » Elonele est surtout convaincu qu’Isaac avait toute sa raison et que c’est au prix d’une farouche volonté, une volonté confinant presque à l’absurde, qu’il est allé jusqu’aux frontières ultimes de son être. Kant l’a souligné, l’homme, de façon autonome, est apte à déterminer ses actions, non pas pour satisfaire ses propres désirs, en égoïste – ses inclinations naturelles, dit-il – mais d’après la représentation d’une loi ou d’un principe, lesquels sont établis par sa seule raison.
Folg mich ! (obéis-moi !) S’agit-il alors d’une obéissance absolue ? « Des holocaustes, des sacrifices ont-ils autant de prix aux yeux de l’Eternel que l’obéissance à la voix divine ? Ah ! L’obéissance vaut mieux qu’un sacrifice, et la soumission que la graisse des béliers ! » (7). Elonele repense aussi aux mots profonds de Stanislaw Jerzy Lec : « Il faut tout sacrifier pour l’homme, seulement pas d’autres hommes » (8). Ce Polonais savait de quoi il parlait après avoir échappé plusieurs fois à la mort… et avoir dû même creuser sa propre tombe dans le camp de Ternopil.
« Isaac était-il libre ? », insiste Elonele. Puisque « notre âme ne peut pas mourir ; la liberté ne meurt jamais » (9), alors, oui, Isaac était un héros. Un héros oublié, conclut Elonele qui veut absolument laisser le dernier mot à Gotthold Ephraïm Lessing : « Il faut une obéissance héroïque pour suivre la loi divine simplement parce qu’elle est divine et non parce que de-ci, de-là […] et avec cela l’observer quand on n’a aucun espoir de récompenses futures et qu’on n’est pas non plus très certain d’en recevoir sur terre. » (10) Elonele reprend enfin sa route vers le Yiddishland, en n’obéissant qu’à sa raison d’homme libre. Enfin, suppose-t-il… Sans savoir s’il a vraiment le sens du sacrifice.

——

(1) Genèse, Vayera. 18,1 à 22,24.
(2) Genèse, Le’Le’ha, 17,19.
(3) Genèse, Toledot, 25,21.
(4) Genèse, Vayera, 22,12.
(5) Joseph Cohen, Le sacrifice de Hegel, Galilée 2007.
(6) Donner la mort, de Jacques Derrida (L’Éthique du don, aux éditions Métailié, collection Transition, 1992). Repris par Galilée en 1999.
(7) Prophètes, Samuel 1, 15, 22.
(8) Nouvelles pensées échevelées, de Stanislaw Jerzy Lec (1909-1966), Rivages (2000).
(9) Le Caucase (1845), de Tarass Chevtchenko (1814-1861).
(10) L’éducation du genre humain, de Gotthold Ephraïm Lessing (1729-1781) paru à l’Aubier, 1976.

Publicités