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La tête dans le sac par Leb (http://www.leb-jyl.com/)

Sur son chemin vers le Yiddishland, Elonele s’arrête un moment, admiratif du paysage. Il s’assoit et pose son sac de voyageur à côté de lui. Un inconnu s’approche, et laisse ses affaires près des siennes, le temps d’une pause. Cette rencontre va conduire Elonele à conjuguer vertu et droit.

Contemplatifs devant ce paysage qui s’étend à perte de vue, les deux hommes n’échangent guère d’autres mots que de banales amabilités. Au moment de repartir, l’inconnu s’aperçoit qu’il se trompe en reprenant son sac. Il a failli embarquer celui d’Elonele. Il faut dire que les deux sacs à dos se ressemblent bigrement. Dans un large sourire, comme pour s’excuser, il lance à Elonele :

–       Ce qui est à moi est à moi et ce qui est à toi, est à toi, n’est-ce pas ?

Elonele acquiesce poliment en lui rendant son sourire. Mais, à la réflexion, il se demande ce que les hommes seraient s’ils appliquaient absolument tous cet adage.
Et si personne ne transgressait ?  Le voici lancé dans une grande réflexion sur la vertu et la justice (Tsedek et Michpat). Elonele a écouté attentivement les commentaires sur la paracha de la semaine (1). Cette remarque de l’inconnu sur son sac, n’est pas non plus sans lui faire penser à l’enseignement de la Michna de Avot (2), avec les quatre valeurs chez l’homme :

–       « Ce qui est à moi est à moi, ce qui est à toi est toi », dit le commun des mortels.
–       « Ce qui est à moi est à toi et ce qui est à toi est à moi », dit l’ignare qui n’y comprend décidemment rien.
–       « Ce qui est à moi est à toi et ce qui est à toi est à toi », indique le vertueux.
–       « Ce qui est à moi est à moi et ce qui est à toi est à moi », soutient le méchant.

Quelle sage position, finalement, que celle du commun des mortels, est d’abord tenté de juger Elonele. Mais il se ravise. Si chacun n’appliquait que cette loi-là, y aurait-il une place pour quelque vertu comme la générosité ? Chacun chez soi, certes, songe Elonele, mais s’il y a le feu chez mon voisin ne dois-je pas m’introduire chez lui sans son autorisation pour tenter de lui porter secours ?
La notion d’abus de droit (midats s’dom) rendrait notre vie impossible s’il n’y avait pas en chacun de nous une part de renoncement, conclut Elonele. Que serait l’exécution formelle du droit si elle n’était pas tempérée par la vertu, se demande-t-il. On touche là au rapport entre droit et justice, en somme entre droit et morale. Concilier la justice – ce qui est à la fois conforme à la morale et au droit – avec le respect de la légalité, ce n’est pas pareil que de s’arquebouter stricto sensu sur le droit.
Elonele pense à cette phrase du Talmud qui dit que « le monde se maintient par trois choses : par la vérité, par la justice et par la concorde… Toutes les trois ne sont qu’une seule et même chose. » (3)
En toutes choses, Elonele veut pouvoir demeurer optimiste. Aussi, en reprenant sa route vers le Yiddishland, médite-t-il à présent ces mots de l’historien roumain Nicolae Iorga (4) : « La justice peut marcher toute seule ; l’injustice a besoin de béquilles, d’arguments ».
« Mayn Heymele (mon p’tit chez moi) est déjà loin, mais ai-je parcouru déjà tant de chemin ? », se demande aussi Elonele, dans sa longue quête intérieure vers son Yiddishland.

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(1) Conférence de Michaël Wygoda, docteur en droit hébraïque, sur Akadem (lien ici).
(2) Traité Avot, Chapitre 5, Michna 10.
(3) Lévitique, Les Hébreux, trad. Mazenod, 1958.
(4) Pensées, de Nicolae Iorga (1871-1940).

Illustration : La tête dans le sac par Leb (Staturoc peint à l’acrylique). Voir son site ici.

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