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Stefan Zweig Lettre d'une inconnue (Stock, La Cosmopolite, 2011)« Ce qui me construit, c’est l’amour incompréhensible des êtres », a écrit Walter Benjamin (1). En méditant ces mots sur sa longue route vers le Yiddishland, Elonele se demande si l’amour pur et absolu existe. Il aurait voulu se glisser dans chaque pensée de cette inconnue qui prit un jour sa plume pour abandonner son âme à un écrivain… Elonele pense bien sûr à ce chef d’œuvre de Stefan Zweig.


Elonele a lu Lettre d’une inconnue (2) d’un trait, comme on engloutirait un mini-verre de becherovka. Au début, il a senti l’attaque aigre des herbes fermentées ; puis, les mots lui réchauffer tout le corps ; ce n’est qu’ensuite que l’alcool de ce nectar d’écriture est remonté vers son cerveau. Ce souffle chaud l’a convaincu qu’il venait de parcourir un très grand livre. Elonele a longuement pensé à cette inconnue et s’est demandé si lui aussi serait capable de mourir par amour.

Angelica Gerih - Lettre (2010)
Quand Stefan Zweig (1881-1942) publie cette nouvelle en 1922 dans son recueil Amok (3), composé de cinq textes, il est en pleine frénésie littéraire. Il vient de consacrer de nombreux essais à des figures comme Balzac, Dostoïevski ou Nietzsche. Il vient de traduire Rimbaud, Verlaine, Baudelaire. L’Europe fait sa connaissance au cours de ses brillantes conférences et sa notoriété va crescendo. Avec les cinq nouvelles d’Amok il va connaître, à 41 ans, son premier grand succès, sans savoir alors qu’il ne lui reste guère plus de vingt ans à vivre et que, comme cette héroïne inconnue, il finira lui aussi par se suicider. Troublant présage que ce livre.
« C’est à toi seul que je veux m’adresser ; c’est à toi que, pour la première fois, je dirai tout. Tu connaîtras toute ma vie, qui a toujours été à toi et dont tu n’as jamais rien su. Mais tu ne connaîtras mon secret que lorsque je serai morte, quand tu n’auras plus à me répondre, quand ce qui maintenant fait passer dans mes membres à la fois tant de glace et de feu m’aura définitivement emportée », prévient cette inconnue à « R… », le romancier à qui elle adresse sa lettre. On croirait même que Zweig, qui mettra fin à ses jours au barbiturique (en compagnie de sa compagne Lotte), au Brésil, en 1942, décrit vingt ans avant ce qu’il ressentira à ce moment-là. Troublant en effet.
Mais cette vision n’est pas l’histoire de Lettre d’une inconnue. La voici : R…, écrivain renommé reçoit la lettre d’une femme qui l’a aimé insatiablement, terriblement, toute sa vie et qu’il n’a jamais reconnue. Elle lui raconte tout. La petite a 13 ans quand emménage ce romancier, nouveau voisin de pallier, dans la grande maison des faubourgs de Vienne. La gamine tombe alors éperdument amoureuse de lui. Elle le reverra, grandira, et la femme qu’elle sera couchera avec lui – il la prendra même une fois pour une prostituée – mais jamais il ne la reconnaîtra. Le miroir de son amour absolu de femme éperdue lui renverra sans cesse le reflet injuste des insuffisances de ce coureur de jupons.
En souvenir d’une rose qu’il lui offrit, elle lui fera livrer, invariablement, à chaque anniversaire, un bouquet de roses blanches. Mais la dernière épine sera la plus douloureuse. Dans cette lettre, il apprendra notamment qu’il est concerné par le désespoir de cette mère qui vient de perdre son enfant.
Sur un mode court et épistolaire, ce contenu dense qui nous tient en haleine, cette écriture limpide et efficace, est un long voyage jusqu’au bout de l’amour. Bien que toujours enclin à son faible pour un certain lyrisme, Zweig pose ici, d’un souffle, d’un trait d’eau de vie, des questions essentielles. « Il nous plonge dans les insondables profondeurs d’une passion dévastatrice absolue et obsessionnelle », résume avec à-propos Elsa Zylberstein dans sa belle préface de cette édition de 2011 (2). « Il y tant de pureté dans cet amour obstiné et métaphysique qu’il devient presque lucide et réjouissant ; comme un secret qui la rassure et la construit », ajoute Elsa Zylberstein.
Après cette lecture, Elonele s’est longuement interrogé sur l’amour absolu qui peut devenir dévastateur. L’idolâtrie jusqu’à la mort. Elonele a pensé aux textes sacrés. « Tout être humain est éperdu, incapable de comprendre; tout orfèvre a honte de son idole, car sa statue de fonte est un mensonge, nul souffle de vie en tous ces dieux! » (4). Et il songe désormais aux éternelles injonctions à Moïse et au second commandement divin : « Tu ne te feras point d’idole, ni une image quelconque de ce qui est en haut dans le ciel, ou en bas sur la terre, ou dans les eaux au-dessous de la terre. » (5)
En jetant toute sa dévotion sur cet homme, cette inconnue est allée jusqu’à s’oublier, se renier même. Aux sages paroles de la bible de sa vie, qui sait ce que son destin serait devenu si elle s’était appliquée le « connais-toi toi-même » des philosophes humanistes ? Sa croyance associée à l’humanisme, comme bouée se sauvetage, voilà sans doute le message de Stefan Zweig. « Ne pas se reconnaître soi-même, nous amène à ne pas être reconnu », conclut judicieusement Elsa Zylberstein, à sa préface. Elonele en revient fatalement aux mots qui lui ont rappelé cette magnifique Lettre d’une inconnue : « « Ce qui me construit, c’est l’amour incompréhensible des êtres », écrivait donc Walter Benjamin (1). Elonele aime aussi le soleil de ce dimanche. Et les couleurs de l’automne qui inondent son long chemin vers le Yiddishland.

Stefan Szweig (Photo Imagno: Roger Viollet Forum culturel autrichien)

(1) Walter Benjamin, Correspondance, traduction Guy Petitdemange (Aubier-Montaigne, 1979), en 2 volumes (1910-1928 et 1929-1940).
(2) Lettre d’une inconnue, de Stefan Zweig. Préface d’Elsa Zylberstein (Stock, La Cosmopolite, juin 2011).
(3) Amok – Novellen einer Leidenschaft (Nouvelles d’une mauvaise passion).
(4) Prophètes, Jérémie, 10,14.
(5) Exode, Yitro, 20,4.

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