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Abraham et les trois anges par Marc Chagall / 1966 (Musée national Marc Chagall)

Deux mendiants se battent sur le chemin d’Elonele, en route vers son Yiddishland. Il prend quelques coups au passage en essayant de séparer les deux hommes et de les calmer. C’est ainsi qu’Elonele en viendra à méditer sa paracha (1) de la semaine.
Elonele reste interloqué par la réponse des deux affamés quand il leur demande l’objet de ce violent pugilat. Haletants, les deux hommes exposent chacun leur raison qui n’a rien en commun avec l’autre. Puis ils conviennent qu’ils ne se rappellent finalement pas pourquoi ils en sont venus aux mains.
Si Elonele est bien sûr à même de comprendre que l’on puisse se battre sans raison quand la faim vous fait, en l’occurrence, perdre la raison, le voici bien embêté. L’idéal aurait quand même été de connaître le début de la querelle pour la comprendre et calmer plus facilement les deux hommes en essayant de concilier leurs vues. Comment reconstruire l’avenir si nous ignorons notre passé, se demande Elonele ?
Cela oriente directement ses pensées vers la paracha de la semaine. Après l’œuvre du début de réhumanisation, chantier abyssal entamé par Noa’h qui s’était achevé sur l’échec de la Tour de Babbel (2), Elonele s’est plongé cette semaine dans les dix épreuves qui attendent Abraham. Une nouvelle étape de l’humanisation est en marche.
Le philosophe Martin Buber (1878-1965) note que puisque les hommes ont fait avorter le destin divin, le nouveau commencement passera nécessairement par l’alliance avec Abraham. Une seconde chance est donc donnée à l’humanité. Laisser, en tout cas, les hommes s’assembler par eux-mêmes en une humanité réelle après toutes ces vicissitudes, si cela relève d’un vibrant optimiste, mérite au moins que l’on médite la leçon.
Réhumaniser sur des cendres, vaste entreprise, en effet ! Les plus sombres horreurs du XXe siècle n’auront-elles pas prouvé d’ailleurs que c’est un éternel recommencement ?
La paracha précédente rappelait que c’est en rejetant leur passé, leur Orient, en se reniant eux-mêmes, que les hommes ont échoué avec leur Tour de Babbel. Dans son judaïsme positif, Martin Buber n’eut de cesse de démontrer que, si le passé ne se suffisait pas en soi, il fallait envisager l’avenir avec lui pour bâtir le monde. Ne rien oublier de son passé, certes, mais ne pas occulter non plus l’avenir sous le poids du passé, c’est éclairer ses actions. C’est dans le passé « que l’on trouve les germes de l’avenir ».
« De la ‘‘science du judaïsme’’ qui, depuis des générations, cherchait à enterrer un peuple vivant sous le monument de la philologie exacte et de l’histoire morte, Martin Buber a fait une ‘‘science juive ’’. Cette science cherche à mettre les choses les plus lointaines du passé biblique en un rapport vivant et actuel avec notre existence d’aujourd’hui » (3). L’actualisation du passé, l’écoute des voix anciennes pour les comprendre, afin de mieux remplir sa mission, c’est une voie. Autrement dit, c’est à travers la connaissance que l’on épanouit son âme, conception très proche de la Haskala, la pensée des lumières.
« Les principes exigent la création d’une société visible et tangible fondée sur la justice et la miséricorde », ajoutait Martin Buber.
Cette réflexion donne une idée à Elonele. « Vous souvenez vous comment vous vous êtes rencontrés, tous les deux ? », demande-t-il maintenant aux deux hommes bien amochés qui se regardent bouche bée.
Ils éclatent de rire. Leur première rencontre n’était pas vraiment racontable, concèdent-ils à Elonele, mais ils en gardent un souvenir hilarant, à première vue.
« Pourquoi avez-vous décidé de vous revoir ensuite », ajoute Elonele. A cela, les deux hommes ne savent pas vraiment quoi répondre, mais cela renvoie en eux une image positive du début de leur amitié.
« Et si vous aviez envie de réaliser ensemble quelque chose, aujourd’hui, qu’est-ce que ce serait ? », demande enfin Elonele.
« Boire une bonne bière ! », répond le premier.
« Et moi un bon verre de vin. Mais nous n’avons pas le sou. Tu nous les offres ? », demande le second à Elonele.
« Je ne suis pas bien riche non plus et ma route est longue. J’aurai sans doute besoin de chaque centime. Je le voudrais bien, mais… », bafouille Elonele.
« Ne te bile pas, on a compris, conclut le plus gaillard des hommes. Faisons l’aumône ensemble et nous trinquerons tous les trois. » Elonele se s’attendait pas, aujourd’hui, à quémander pour la première foi de l’argent à autrui. Doit-il faire marche arrière et leur offrir finalement ce pot parce que la situation soulève en lui plein d’autres questions ? En comprenant que les deux hommes avaient retrouvé le goût du projet commun, Elonele se décide à relever cet immense défi à son orgueil et à sa dignité. Mais il voit déjà plus loin. Quand ils trinqueront ensemble, alors il pourrait peut-être leur suggérer un nouveau projet de vie, se dit Elonele. Faire vivre l’histoire, en la réhumanisant, sans cesse. Que voici un beau projet…

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(1) Lekh lekha. Gen. 12,1 à 17,27.
(2) Voir la paracha précédente ici.
(3) Hannah Arendt dans « Un guide pour la jeunesse : Marin Buber », article paru dans Le Journal juif, XII, N°17, 16 avril 1935. On peut le relire dans « Hannah Arendt, écrits juifs » (Fayard, 2011)
(4) Écrits sur la Bible, Martin Buber (Bayard, 2003)

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