Mots-clefs

, , , , , , , , , ,

Le Caravage (1571-1610) - Narcisse

Après avoir longtemps marché sur son chemin vers le Yiddishland, Elonele s’accorde un temps de repos près d’une source. En portant ses mains vers l’eau et en voyant son reflet, Elonele ne pense pas à Narcisse, mais à Walter Benjamin. À un joli conte hassidique, aussi. En somme, à un miroir… qui mérite réflexion.

Il faut dire que dès qu’Elonele a besoin d’étancher sa soif avec un joli texte, il rend visite à son vieux compagnon de lecture, Walter Benjamin (1892-1940). Il aime sa finesse, son imagination et sa façon d’utiliser les images. Tenez, en apercevant son reflet dans l’eau, reviennent à Elonele ses courtes proses (1), comme autant de petits bonheurs. Walter Benjamin y soutient par exemple qu’un bon écrivain « ne dit pas plus qu’il ne pense ». « Ainsi, son écriture ne profite-t-elle pas à lui-même mais seulement à ce qu’il veut dire », ajoute-t-il.
Laisser l’ego de côté et ne retenir de la plume que le minimum vital pour sublimer un texte, donc laisser au lecteur développer tout son imaginaire, c’est une vraie discipline qui n’est pas donnée à tout le monde ! Elonele se demande si, à la surface de cette planète repliée sur son nombril, il reste aujourd’hui une société qui n’utiliserait encore aucun miroir. Des recherches ethnologiques existent-elles sur le sujet, s’interroge Elonele ?
Son esprit plonge maintenant dans la magie de cette autre petite prose de Walter Benjamin. On la trouve dans le même opus. Ce texte fut publié pour la première fois dans le Vogue du 30 janvier 1929. Le magazine avait demandé des « déclarations d’amour de poètes et d’artistes à la capitale du monde » – sic, terme de miroir s’il en est – et Walter Benjamin avait malicieusement répondu avec Paris, la ville dans le miroir, un superbe développement dans lequel il évoquait l’intimité de Paris avec le livre et, surtout, les miroirs, les milliers de miroirs de Paris, « éléments spirituels de cette ville » : les reflets de la capitale, les miroirs des bistrots, ceux des poètes. Toutes ces images qui finissent dans les reflets de la Seine. « Chaque jour, la ville jette dans ce fleuve les images de ses solides édifices et de ses rêves de nuages. Il accepte de bonne grâce les offrandes de ce sacrifice et, en signe de sa faveur, il les brise en mille morceaux », conclut Walter Benjamin.
Elonele trouve tout cela sublime. Il songe désormais au miroir, instrument philosophique. Il imagine l’enfant qui découvre pour la première fois son image, devenant à cet instant un sujet conscient de sa propre évolution physique et psychique (idée très Lacanienne). Elonele pense aussi à ce miroir intelligible qui, du fond de notre âme, nous invite à faire notre propre connaissance, une médiation digne de Platon.
Au miroir de la méchante reine de Blanche-Neige, Elonele préfère mille fois ce vieux conte hassidique et sa morale : ne pas s’arrêter à l’argent qui brille et, en grattant un peu, voir chacun à travers le verre pur de son âme (on peut lire l’histoire ici).
Miroir, mon beau miroir… A peine le temps de voir l’onde de la source faire danser le reflet de son visage qu’Elonele se remet en route vers le Yiddishland. Dans sa longue quête, il sait qu’il devra s’attarder parfois à regarder à l’intérieur de lui-même et se poser les bonnes questions. Alors, à quoi bon s’arrêter sur son visage que l’eau déforme !

—–

(1) Images de pensées, de Walter Benjamin. Traduit de l’allemand par Jean-François Poirier et Jean Lacoste. Paru chez Christian Bourgois éditeur (collection Détroits, mars 1998).

Publicités