Mots-clefs

, , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

« Il n’existe pas de mauvais livre. On peut apprendre quelque chose de chaque livre », enseigna un jour l’un de ses maîtres à Yerushalmi qui allait devenir l’un des plus grands historiens du judaïsme de son époque. Certes, mais il est de bien meilleures publications que d’autres et parfois même d’excellentes. Ces entretiens de Yosef Hayim Yerushalmi avec Sylvie Anne Goldberg sont à ranger dans cette catégorie de « Référence »… Un livre à ressortir le plus souvent possible pour en extraire les multiples clés.

« A quand remonte l’histoire ? », se demandait Elonele (ici) en songeant au volume récemment publié sur la base des entretiens de Sylvie Anne Goldberg avec l’historien Yosef Hayim Yerushalmi (1). Durant sa longue route vers le Yiddishland, aujourd’hui, Elonele s’est offert le temps de s’asseoir sur une pierre millénaire, pour se replonger dans ce grand livre de la transmission. Voici Mayn bikhl (mon livre) du dimanche, se réjouit-il.
Yosef Hayim YerushalmiL’ouvrage rendu vivant par la forme du « questions/réponses » est également d’une clarté limpide. En soi, c’est le fil conducteur de l’œuvre de Yerushalmi : pour être en mesure de transmettre, encore faut-il savoir se faire comprendre. Intelligent, donc abordable, comme il aimait à le conseiller à ses protégés thésards. Il était en outre persuadé qu’un bon historien devait avoir du flair, un don certain.
L’humilité de cet immense professeur qui enseigna à Harvard puis à Columbia transparaît dans chacune de ses réflexions. Parmi les choses fondamentales que l’universitaire aura légué à tous ses pairs plongés dans l’historiographie juive, figure cet incomparable détachement.
« L’historien qu’il était s’empêchait de chercher à jouer au prophète comme au nostalgique », relevait d’ailleurs Nicolas Weill, dans son article du Monde (2), juste après la disparition de l’historien, dans sa ville de New York le 8 décembre 2009. De conclure : « Yosef Hayim Yerushalmi en appela, contre l’obsession de la destruction et de la mort, à la constitution d’une ‘‘ histoire de l’espoir juif ’’. Certes, une telle histoire éloignerait du monde de ‘‘nos pères’’. Mais, ajoutait-il, ‘‘distance n’est pas vacuité ’’ ».
Cette vision, on la retrouve également dans la prescription de l’historiographe d’élaborer une « histoire qui tiendrait compte des mythologies ». C’est l’une des multiples pépites de l’ouvrage fort bien mené par Sylvie Anne Goldberg (3) qui est bien dans la lignée des successeurs de Yerushalmi.
Nous avons là une excellente publication sur l’historiographie et le dithyrambe de cette recension n’est pas usurpé. De sages réflexions de l’historien, à en pleuvoir, jalonnent ces entretiens. « Je crois que le travail historique est une oscillation permanente entre la capacité à s’identifier avec son sujet et la faculté de le mettre à distance, afin qu’à nouveau on puisse s’identifier et se mettre à distance, dans un mouvement perpétuel de balancier », affirme notamment Yosef Hayim Yerushalmi.

« Une clé précieuse pour sonder
certains aspects généraux
du rapport des Juifs
au savoir historique en général »

Le livre-entretien est suivi de Clio et les juifs, essai augmenté d’une conférence sur l’historiographie juive au XVIe siècle que Yosef Hayim Yerushalmi donna pour le cinquantième anniversaire de l’American academy for Jewish research. Citant une dizaine d’ouvrages historiques importants, il déclare : « Toutes ces œuvres sont intéressantes, et pas seulement pour les données historiques qu’on peut extraire, ni pour la lumière qu’elles projettent sur l’époque où elles ont été écrites. Dans leur ensemble, elles offrent une clé précieuse pour sonder certains aspects généraux du rapport des Juifs au savoir historique en général, avant comme après ». On n’imagine pas à quel point cette phrase peut résumer l’œuvre de Yerushalmi.
La quête des clés pour ouvrir les portes de l’historiographie juive, voilà bien le dessein de toute une vie faite de « spontanéité et d’imagination, ce qui ne l’a pas empêché d’emprunter le chemin rigoureux de l’érudition », pour reprendre les termes de son épouse Ophra Yerushalmi, en préambule de cet ouvrage.
Né en 1932 à New York de parents Russes (4), Yerushalmi confie être tombé dans la marmite de l’historien devant un tableau de Gauguin, à vingt ans, au musée d’art moderne de Boston. Ou plutôt devant le titre de ce tableau : « D’où venons-nous, où sommes-nous, où allons-nous ? »

"D’où venons-nous, où sommes-nous, où allons-nous ?" de Gauguin
Salo Wittmayer Baron (Credit photo Columbia University)De son enfance, son éducation ultrareligieuse dans le Bronx, jusqu’à sa thèse sur Cardoso ; de sa spécialité – les Marranes (5) – à son livre Zakhor (6), la vie de Yerushalmi défile ici avec bonheur. De Freud à Derrida, mais aussi de ses références absolues comme Salo Wittmayer Baron (1895-1989), son directeur de thèse – le plus grand spécialiste de l’histoire juive de l’époque dont il occupera ensuite la chaire à Columbia – et Gershom Scholem (1897-1982), le propos regorge de références. Ici aussi, ce grand passeur nous confie de multiples clés dGershom Scholem (Crédit photo, Archives Department The National Library of Israel)ans son œuvre de transmission. Il n’y a donc pas une Histoire, mais des histoires. A nous, en somme, de les saisir pour ouvrir les portes qu’il nous présente.
Nombreuses, en tout cas, sont les entrées. Ce bibliophile collectionneur partage autant ses passions que son expérience de juif américain. Son amour de la langue, des langues, aussi, pour celui qui fut bercé par l’anglais, l’hébreu et le yiddish de sa mère. Il y a dans ce livre des trésors sur les rapports de l’historien avec le texte et la rhétorique. Yerushalmi explore ainsi avec générosité les questions qui l’ont toujours animé : la judéité face à l’histoire, la mémoire, la vérité, le messianisme, le sionisme… Autant dire que c’est un livre référence que vient de publier Albin Michel, dans la collection dirigée par Hélène Monsacré. « Passionnant », selon Victor Malka qui a consacré toute une émission (7) à cette publication. Un ouvrage en forme de transmission, donc, comme si Yosef Hayim Yerushalmi avait déjà conscience, lors de ces entretiens, qu’il était l’un des derniers historiens juifs de sa génération, parmi les ultimes universitaires de sa trempe.

—————-

(1) Yosef Hayim Yerushalmi, Transmettre l’histoire juive, entretiens avec Sylvie Anne Goldberg (Albin Michel, coll. Itinéraires du savoir, septembre 2012).
(2) Le Monde du 11 décembre 2009, nécrologie de Yosef Hayim Yerushalmi, par Nicolas Weill.
(3) Directrice d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (Ehess).
(4) Sa mère émigra aux États-Unis à 16 ans et son père qui a été élevé dans une famille sioniste ukrainienne à Goloskov a fait partie des pionniers des kibboutz en 1920, fuyant Odessa pour Jaffa après la révolution de 1917.
(5) Ces Juifs de la péninsule ibérique qui se sont cachés pour exercer leur culte face à la répression des catholiques qui tentèrent de les convertir de force à partir du XVe siècle.
(6) Zakhor (se souvenir), histoire juive et mémoire juive (Gallimard, 1991).
(7) Maison d’étude du 7 octobre 2012 sur France Culture.

Publicités