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La petite tour de Babel de Bruegel (vers 1563)

Sautillant comme un écolier qui serait tout juste en grandes vacances, Elonele savoure tous les freylekhs de la terre. Et ça se lit sur son visage car les freylekhs sont ces bonheurs communicatifs qui vous flanquent une de ces auras sur le coin de la figure ! On peut même les entendre dans les volutes fleuries de la musique klezmer, ondulations joyeuses que l’on appelle d’ailleurs également des freylekhs.
Mais, stop ! Tout à coup, Elonele reste interdit, figé. Une idée vient de le traverser comme une flèche qui aurait voulu chasser les freylekhs. La paracha de la semaine (1) revient à son esprit et Elonele s’interroge.
Il a lu avec passion l’histoire de Noa’h et ce grand passage jusqu’à la dispersion des hommes sur la surface de la terre. Elonele revoit maintenant distinctement le mirage de cette Tour de Babbel dressée là au milieu des hommes désorientés. Chassés dans un unique dessein pour avoir oublié leur Orient, leur orientation, pétris d’orgueil jusqu’à vouloir faire table rase du passé, les voici éparpillés (2). Leur égo est allé bien haut.
Le problème, songe Elonele, est qu’ils ne savaient pas pourquoi ils avaient choisi cette verticalité. Elonele se met à rire comme un sale gamin en imaginant le docteur Freud se demander si « cette érection avait un sens ».
Absurde ! Attends une seconde toi qui te moques d’Elonele ! Il se reprend soudain et repense à ces mots d’Emmanuel Lévinas : « L’absurdité consiste non pas dans le non-sens mais dans l’isolement des significations innombrables, dans l’absence d’un sens qui les oriente. Ce qui manque, c’est le sens des sens, la Rome où mènent tous les chemins, la symphonie où tous les sens deviennent chantants, le cantique des cantiques. L’absurdité tient à la multiplicité dans l’indifférence pure. » (3).
Voilà comment Elonele en vient à se demander quel sens donner à nos connaissances. Doit-on les empiler comme les strates géologiques qui ont fait la terre, au risque de les ériger orgueilleusement comme notre Tour de Babbel ? Ou doit-on les éparpiller diffusément comme ces hommes destinés à essaimer l’humanité dans ce passage de la Torah ? Alors, verticale ou horizontale, la connaissance ? Elonele avoue ne pas savoir répondre à cette question. Mais à ce moment précis, il pense fort à sa bibliothèque dont les livres sagement alignés sur des étagères horizontales s’élèvent vers le plafond de sa maison. C’est un sage compromis. « Mayn Eymele » est loin désormais, sourit Elonele sur sa longue route vers le Yiddishland. Il entend maintenant monter (ou s’étendre !) dans sa tête, les notes des musiciens occupés à « effrayer les freylekhs ».

(1) Noa’h. Gen. 6:9 à 11:32.
(2) Ecoutez l’excellente conférence de Catherine Chalier sur Akadem.
(3) Humanisme de l’autre homme (1987, LGF), d’Emmanuel Lévinas (1906-1995).

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