Mots-clefs

, , , , , , , , , , , , , , , ,

Dans sa longue marche vers le Yiddishland, Elonele aurait-il rencontré un groupe de punks ? Des types crêtés ressortis de leur placard en formica des années 1970, quelques toiles d’araignée ostensiblement accrochées à leurs jeans troués d’épingles à nourrices ? Eux, hurlant leur fameux « No Future » ? Lui, soudain pris d’une incompressible envie de se moquer ? Que nenni. Elonele a entendu des fanatiques psalmodiant des promesses apocalyptiques. Comparés à eux, les punks étaient de tendres poètes. Alors Elonele s’interroge : que répondre aux finsdumondistes à tous crins ?

Peut-on prétendre connaître ce qui n’est pas ? Y a-t-il une fatalité historique ou le destin peut-il rebondir à chaque instant comme il l’entend ? A quoi bon « entrer dans l’avenir à reculons » – pour paraphraser Paul Valéry (1) – puisqu’on n’a aucune certitude du lendemain !
Ne pas reculer, donc. Ne pas presser le pas non plus. « Souvent, un rêveur perce du regard le mystère de l’avenir, mais il ne sait pas attendre. Il souhaite que cet avenir arrive plus vite et que ce soit lui-même qui le fasse arriver plus vite » (2), soutenait l’écrivain et philologue esthète allemand Gotthold Ephraïm Lessing (1729-1781) – un spinoziste. Cela nous ramène à notre dernière question sur ceux qui auraient la prétention d’écrire leur propre histoire.
Ne pas reculer, ni avancer trop vite. Faudrait-il donc monter ou descendre, alors ? Plongeons dans La Crue (3), pièce de théâtre de Günter Grass (1957) : « Tu es un gamin. L’avenir, c’est l’escalier qu’on monte au-dessus et il y a encore un étage, et toujours un étage, et ensuite vient le toit, on redescend l’escalier, étage, étage, jusqu’à la cave, et tu appelles ça l’avenir. »
En haut, en bas, avant, après… cela ne vous rappelle-t-il pas quelque chose ? « Celui qui se demande ce qu’il y a en haut, ce qu’il y a en bas, ce qu’il y avait avant, ce qu’il y aura après, mieux vaudrait pour lui n’avoir pas été créé » (Talmud, Chagigah, 11b).
Yehouda Leib Gordon Ni reculer, ni avancer, ni monter, ni descendre. Mais vers où donc porter nos regards ? « On ne veut être maître de l’avenir que pour pouvoir changer le passé », lit-on dans l’excellent Livre du rire et de l’oubli de Milan Kundera (4). Impossible de changer le passé nous aurait répondu l’historien Yosef Hayim Yerushalmi. Toujours lors de ses entretiens avec Sylvie Anne Goldberg (5), il cite le poète des Lumières Yehouda Leib Gordon (1830-1892). Et en particulier ce poème : « Le-mi ani’amel ? » (Pour qui est-elle, ma peine ?) Ce titre a d’ailleurs été repris par Michel Stanilawski pour sa biographie de Y.L Gordon (6).
Si Yosef Hayim Yerushalmi reprend ici le poète de la Haskala, le mouvement de pensée juif des Lumières des XVIII et XIXe siècles, c’est pour rappeler la fin de ce beau poème écrit dans les affres de 1870. Lors de ce final, le poète né à Vilnius (Lituanie) s’interroge : « Suis-je le dernier des bardes de Sion ? » Puis il interpelle le lecteur. « Êtes-vous, vous-mêmes, mes derniers lecteurs ? »
Qui sait s’il n’est alors pas le dernier poète de langue hébraïque et le lecteur d’alors, le dernier de ses lecteurs. Qui pourrait prouver le contraire ? L’homme peut-il prophétiser ? Et si cette invective divine s’adressait à chacun d’entre-nous : « Racontez ce qui va se passer dans l’avenir, pour que nous sachions que vous êtes des dieux; agissez donc en bien ou en mal, et tous nous admirerons en regardant » (Prophètes, Isaïe 41, verset 23). Calmons-nous, car la réponse de l’Éternel a été on ne peut plus claire (Deutéronome, Choftim 18, verset 10) : «  Qu’il ne se trouve personne, chez toi, qui fasse passer par le feu son fils ou sa fille; qui pratique des enchantements, qui s’adonne aux augures, à la divination, à la magie » Pas d’augure, donc, non plus de ce côté-ci. Souvenons-nous aussi de ce qu’il advint des prédictions des astrologues envers la fille du Rabbi Akiba, qui échappa bel et bien à la morsure mortelle du serpent le jour de son mariage (Talmud de Babylone, Traité Chabbat 156b).
Quant à se représenter demain, imaginer l’avenir, faire appel à son esprit pour dessiner les contours du futur… Rien n’interdit de rêver. Mais avouez que ces quelques mots (7) du poète polonais Adam Mickiewicz (1798-1855) inspirent quelque méfiance…

Ô songe ! En ton abîme, il y a le polype du souvenir
qui dort quand tout va mal et quand il y a de l’orage
Mais, quand le cœur est calme, il y frappe et tape avec griffes

——–

(1)   « Nous entrons dans l’avenir à reculons », dans Variété III de Paul Valéry (La Politique de l’esprit, le bilan de l’intelligence, Gallimard)
(2)   L’éducation du genre humain, de Gotthold Ephraïm Lessing (1780, Aubier 1976)
(3)   La Crue de Günter Grass (Hochwasse, 1957 ; Le Seuil 1973).
(4)   Le livre du rire et de l’oubli, Milan Kundera (1979, Gallimard 1987).
(5)   Transmettre l’histoire juive, entretiens avec Sylvie Anne Goldberg, Albin-Michel (Itinéraires du savoir), septembre 2012.
(6)   For Whom do I Toil ? Michel Stanilawski (Oxford university press, 1988)
(7)   Sonnets de Crimée d’Adam Mickiewicz (1826, Unesco 1955)

Publicités