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L’histoire s’écrit-elle depuis que l’homme a pris conscience de sa mort ?

Voici l’une des nombreuses et passionnantes questions posées par l’historien Yosef Hayim Yerushalmi lors de ses entretiens avec Sylvie Anne Goldberg (1). Nous reviendrons bientôt sur cette foisonnante publication menée par la directrice d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (Ehess) avec le professeur qui enseigna à Harvard et Columbia, mort le 8 décembre 2009 à New York.
Mais, lors de ces échanges sur l’histoire, la mémoire, l’historiographie ou même la rhétorique – pour n’évoquer que ces sujets-là – Yerushalmi aborde un thème finalement bien moins exploré par les historiens que par les philosophes.

« Je me suis un jour demandé où et quand l’écriture de l’histoire avait commencé. En essayant de remonter mentalement plus loin que Sumer, j’ai conçu une théorie un peu folle : si écrire l’histoire, c’est laisser une trace tangible de quelque chose qui s’est passé, alors il est possible que ce commencement soit lié à la mort », confie Yosef Hayim Yerushalmi, lors de ces entretiens qui se déroulèrent entre 1987 et 2009, en évoquant cette « idée qui me trotte au fond de la tête et qui m’irrite de temps en temps : que l’origine de l’histoire puisse être liée à la conscience de la mort. »
Dans le paragraphe qui précède, en abordant la question de l’historiographie, Yerushalmi cite Abravanel et le Maharal de Prague, le fameux Rabbi Löw (Yehoudah Löw, penseur juif du XVIe siècle), qui fut Grand-Rabbin de Prague à 85 ans et qui repose aujourd’hui dans le vieux cimetière juif de la ville.
Synagogue Vieille-Nouvelle de PragueA Prague, on rappelle encore aujourd’hui qu’en 1513 « le Rabbi Bezalel Ben Chajim, très respecté dans la vieille ville de Worms pour sa piété, descendant de Raw Hai Gaon, fils de la branche mâle du roi David, eut un fils. Le père appela l’enfant Jehuda Löw, d’après un verset de la Bible, car il était venu au monde pour protéger les juifs contre les mensonges et les soupçons malintentionnés des chrétiens » (2). Considéré encore comme un bienfaiteur des juifs de Prague parce qu’il les sauva de l’exode, le Rabbi Löw est associé au mythe du Golem. Mythe qui se termine par la destruction du Golem, en somme sa mort organisée par le Rabbi Löw en personne, son gendre et le lévite Jacob, après s’être assuré tout de même que cette mort n’avait rien d’impure.
Voilà une autre conscience de la mort, au service du mythe. Associer histoire et mythologie, est-ce concevable ? Il est par ailleurs très intéressant, dans ce fécond échange entre Yosef Hayim Yerushalmi et Sylvie Anne Goldberg, de lire cette prescription de l’historien : « Il faudrait pouvoir élaborer une histoire qui saurait recueillir et aussi tenir compte des mythes ». Il n’est pas question de remettre en cause les méthodes des historiographes, ni leur objectivité, ce que veut dire là Yerushalmi c’est qu’au-delà des faits historiques eux-mêmes, le peuple, ses légendes et ses traditions, pourraient être considérés comme des sources témoignant de leur époque. « Ce à quoi j’aspire à présent, c’est justement à recourir à ces mythologies et à ces légendes dans l’écriture de l’histoire juive », révèle même Yerushalmi !
Les fidèles qui déposent aujourd’hui leurs papiers et des pièces de monnaie sur la tombe du Rabbi Löw sont loin de toutes ces questions épistémologiques. Accordons-nous à penser dans l’absolu que leurs vœux ont pour dessein de repousser la mort. Auraient-ils donc la prétention d’écrire leur propre histoire ?

Rabbi Low(1) Yosef Hayim Yerushalmi, Transmettre l’histoire juive, entretiens avec Sylvie Anne Goldberg (Albin Michel, coll. Itinéraires du savoir, septembre 2012).
(2) Le Golem de Prague, recueil sur les légendes juives du ghetto (Vitalis).

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